Technologie: Musique et vidéo numérique, le coup d'épée dans l'eau de l'industrie

Tout comme la RIAA, l'organisme qui représente les grandes compagnies de disques, la Motion Picture Association of America a confirmé la semaine dernière qu'elle poursuivrait très bientôt les internautes qui s'échangent des films numérisés dans les réseaux P2P.

Selon le groupe qui représente les intérêts des plus importants studios d'Hollywood, des plaintes seraient déposées au civil contre des internautes américains afin d'exiger des dommages-intérêts sur les films que ceux-ci ont illégalement copiés et redistribués.

Inutile

Prédisons déjà toute l'inutilité de la manoeuvre. Dans le passé, la RIAA n'a cessé de se faire débouter en cours lorsqu'elle demandait aux tribunaux de forcer les fournisseurs Internet à révéler l'identité des personnes se trouvant derrière une adresse IP incriminante. Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui?

Il y a aussi cette migration des plus importants «pirates» des réseaux P2P traditionnels comme Kazaa vers un nouveau programme d'échange de fichiers connu sous le nom de BitTorrent.

Selon un cabinet d'étude britannique, la popularité de BitTorrent serait telle que ce logiciel représenterait aujourd'hui plus de 35 % du trafic sur Internet. Particulièrement adapté à l'échange d'importants fichiers, BitTorrent est l'outil de référence pour qui veut acquérir ou échanger les derniers grands succès d'Hollywood, des émissions de télévision numérisées et, dans une moindre mesure, des jeux vidéo et les logiciels.

Et demain? Qu'Hollywood et la RIAA décident de lancer leurs juristes aux trousses des utilisateurs du réseau BitTorrent, et un nouveau réseau, avec une nouvelle technologie, sera créé afin de prendre le relais.

En obligeant Napster à fermer ses portes, l'industrie du disque a commis une erreur stratégique majeure. En effet, alors qu'ils avaient à portée de main l'outil parfait qui leur aurait permis de passer à l'ère numérique, un outil que les consommateurs étaient prêts à adopter, les majors de l'industrie du disque n'ont réussi qu'à créer un monstre encore plus terrifiant, le réseau P2P, une hydre à mille têtes impossible à abattre, même en invoquant les dieux de l'Olympe et Hercule lui-même.

Brèche béante

Aujourd'hui, l'industrie du disque a abdiqué devant les grandes sociétés informatiques qui se sont engouffrées dans la brèche béante. Le marché de la distribution de musique en ligne est en quasi-totalité contrôlé par Apple, et dans une moindre mesure, Napster version 2 ou Real. Et la situation n'est pas prête de changer, bien au contraire.

Vous avez sûrement lu la semaine dernière sous la plume de mon collègue Guillaume Bourgault-Côté que la société Apple a finalement annoncé l'arrivée de la version canadienne de l'iTunes Music Store. Nul doute que ce nouveau joueur sur la scène musicale canadienne fera mal à ArchambaultZik,

Or Archambault est une de ces rares créatures virtuelles issues du monde de la musique. Déjà que la rentabilité n'était pas encore au rendez-vous, que croyez-vous qu'il en subsistera lorsque le rouleau compresseur iTunes s'abattra sur le Québec?

De plus, si j'oeuvrais dans l'industrie en ce moment, je serais fort inquiet de savoir quelle saveur le service de vente de musique en ligne iTunes Canada adoptera. Quelle sera la place faite aux créateurs d'ici dans ce iTunes qui, manifestement, sera conçu à partir de Toronto? Les LocoLocass ou les Trois Accords parviendront-ils à se faufiler en page d'accueil du iTunes Canada ou seront-ils relégués à l'arrière-boutique? «Céliiiiiiiiiine» sera-t-elle une des rares «natives from Quebec» à pouvoir s'afficher sur la page principale de l'iTunes Music Store Canada? Réponse à ces questions dans une dizaine de jours.

En sursis

Quelle solution pour l'industrie du disque? À terme, et nous ne changeons pas d'idée à ce sujet, le disque tel que nous le connaissons aujourd'hui est une industrie en sursis. Les consommateurs ont clairement signifié qu'ils voulaient acheter leur musique à la pièce. Même sublimé en DVD audio avec l'ajout de nombreux extras, le disque n'est plus l'objet de tous les désirs.

Sollicités de toutes parts par les fabricants de vêtements, de chaussures de course aux prix stratosphériques, les fabricants d'ordinateurs, de lecteurs numériques et de téléphones portables, les jeunes, les principaux consommateurs de musique depuis toujours, n'ont plus les moyens d'acquérir tout ce que le marché des biens de consommation tente de leur vendre. Seule l'acquisition de musique à la pièce leur permet de pouvoir boucler leur budget tant convoité.

Bien que marginale encore, la vente de musique en ligne par les services du type de l'iTunes Music Store n'est qu'une solution intermédiaire, une solution qui, avec ses prix contrôlés par les grandes firmes informatiques, ne sert aucunement les intérêts des créateurs.

Les créateurs doivent à tout prix briser les chaînes qui, en ce moment, les livrent pieds et poings liés au diktat des sociétés informatiques. Plusieurs composants d'une éventuelle solution sont aujourd'hui accessibles. La disponibilité de licences adaptées au contexte numérique, comme celles introduites par Creative Commons, font partie de la solution finale. N'en doutons point, les réseaux P2P sont eux aussi, une pièce essentielle à cette solution finale.

Pas une menace pour les créateurs

Mais la solution ultime, celle qui permettra aux créateurs de prendre pied dans l'ère numérique, nul ne la connaît encore. Mais quelqu'un, quelque part, est en ce moment en train de plancher sur celle-ci. Et la journée où elle se révélera, le monde ne sera plus pareil. Car contrairement à ce que l'on croit toutefois, le numérique n'est pas une menace pour les créateurs. Il en est une toutefois pour les empires du divertissement.

À terme, et ne doutons point que ce jour viendra, les créateurs délaisseront ces monuments appelés à tomber en ruine que sont les majors du divertissement et contrôleront eux-mêmes leurs destinés. Et lorsque arrivera cet instant, ce sera un grand jour pour les créateurs, la diversité culturelle et les consommateurs.

mdumais@ledevoir.com

À voir en vidéo