La croix et la bannière

Après la deuxième victoire d’affilée, mon fils a recommencé à porter son chandail du Canadien. Je n’ai pas encore démarré la cafetière que je sais déjà qui gardait les buts la veille, qui a marqué pour les nôtres, et d’autres statistiques du match qu’il me récite fébrilement, branché sur la tablette familiale à la table du déjeuner. Un vrai croyant, lui, qui écoute Le but en boucle, qui entonne avec Loco Locass la geste de « nos chevaliers […] en cavale pour ramener le Graal à Montréal ».

Moi, je me sens comme ces catholiques dont les dévotions se bornent à assister chaque année à la messe de minuit. D’une fidélité calculée, volage par principe, avec un passé d’ancien partisan des Bruins à me faire pardonner. Au début de l’été dernier, alors que la chevauchée fantastique emportait jusqu’aux moutons de notre Baptiste national, j’étais capable de vous réciter par cœur la composition des quatre trios du Canadien.

Huit mois plus tard, sans aller jusqu’à me reconnaître dans ce « sale » qui quitte « le pont du navire » quand ça va mal que dénonçaient les gars de Loco Locass, je constate que des Glorieux dans la cave du classement, ça me fait le même effet que la notice nécrologique d’une ancienne flamme que je n’aurais pas revue depuis un quart de siècle. Petite pensée pour les beaux souvenirs, mais le cœur est vraiment très occupé ailleurs.

N’empêche, j’avais beau avoir prévu la gueule de bois de ceux qui n’ont pas goûté au champagne et le laborieux début de saison qui les attendait, c’est non sans effarement que j’ai moi aussi assisté à l’effondrement complet de l’équipe dont la rapidité et les habiletés naturelles m’avaient, à peine quelques mois plus tôt, réconcilié avec l’héritage des Flying Frenchmen.

D’accord, le club avait perdu coup sur coup le pilier de sa défense, son meilleur attaquant défensif, un jeune buteur prometteur et « Jesus Price » lui-même. Mais comment est-on passé d’aspirants légitimes à la Coupe à cette bande de chaudrons qui ne faisaient même plus semblant de se trouver chanceux de réaliser leur rêve de quand ils étaient gamins tout en gagnant quelque chose comme le centuple du salaire moyen de leurs concitoyens ?

Il leur manquait peut-être une superstar pour ressembler aux Oilers de 1983 ou aux Penguins de 2008, deux équipes ayant su rebondir pour tremper leurs lèvres dans le Saint-Graal après des finales malheureuses. Mais les déboires de l’été ne pouvaient tout expliquer.

Mon détachement de l’automne — lire zéro article, nouvelle, analyse, reportage ou gazouillis téléphonique sur la Sainte-Flanelle et me tenir loin des lignes ouvertes, tel était mon nouveau credo — m’a peut-être aidé à comprendre ce qui se passait. Fallait-il congédier le coach, échanger untel, aller chercher tel autre ? Aucune idée. Mais je voyais bien que le Canadien manquait cruellement de deux ingrédients essentiels, ceux-là mêmes que toutes les grandes religions du monde ont pour fonction de dissocier, mais qui fusionnent parfois dans le feu de la compétition : le plaisir, la foi.

Pendant que journalistes sportifs et chroniqueurs spécialisés s’ingéniaient à remplacer Marc Bergevin, de mon côté, ayant hissé ma réflexion à un tout autre niveau, je regardais le portrait global de l’offre sportive au Québec. Puisqu’il semblait impossible, voire contre-productif, de botter individuellement le cul à des joueurs multimillionnaires, le coup de pied devait viser toute l’organisation, notoirement morte de rire alors que, pour encourager une équipe ayant visiblement abdiqué en faveur d’un lointain premier choix au repêchage, vague après vague de partisans endoctrinés continuaient de faire tourner les robinets à bière du Centre Bell.

Et pour métaphoriquement botter les fesses de la haute direction du Canadien, il n’y a pas trente-six solutions. Ça prend d’abord une équipe à Québec, pour nous ramener l’époque bénie où la O’Keefe et une identité résolument francophone agissaient comme autant d’aiguillons empêchant les gros brasseurs de la rue Atwater de s’asseoir sur leur steak. De saines rivalités peuvent bien se développer entre Montréal et les autres équipes canadiennes de la LNH, il reste que le Canadien ne perdra jamais un seul partisan au profit des Jets ou des Maple Leafs. Tandis qu’avec les Nordiques…

Autre solution : si j’avais un petit cinq cents millions à dépenser demain matin, je dénicherais cinq femmes ou hommes d’affaires aussi visionnaires que moi pour fonder une ligue professionnelle de hockey féminin. On commencerait par six équipes, dont certaines pourraient être basées aux États-Unis. Et la joueuse de concession des Hermines de Montréal s’appellerait Marie-Philip Poulin. Au bout de quelques années, il arriverait la même chose qu’aux Olympiques. Le hockey de la LNHF gagnerait rapidement en popularité et, dans le cœur des Québécois, les Hermines chaufferaient le Canadien…

En attendant, on a Suzuki, Caufield et Anderson sur le premier trio, les p’tits gars viennent d’en gagner une quatrième de suite, Saint-Louis est en croisade, et dans la rue devant chez moi, il y a un filet de hockey et trois jeunes garçons rouges de plaisir et de froid, qui y croient. Et c’est le but.

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