L’énigme ukrainienne

Je ne prétendrai pas ici être une experte de longue date de l’Ukraine. Toutefois, lorsqu’on me présente une question d’actualité internationale comme un conflit entre les bons et les méchants, je prends cette information avec un grain de sel et je deviens curieuse. Voici quelques éléments de contexte qui m’aident à mieux comprendre le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine (et l’OTAN, et l’Union européenne, et les États-Unis).

1. L’Ukraine n’existe comme pays indépendant que depuis 1991. De grands pans de l’Ukraine actuelle ont fait partie du royaume de Pologne avant d’être intégrés à la Russie impériale. D’autres régions ont échappé au contrôle russe durant des siècles : le sud a longtemps été régi par l’Empire ottoman, tandis que l’ouest est tombé sous le contrôle de l’Empire austro-hongrois à la fin du XVIIIe siècle. Après la fin de la Première Guerre mondiale et la création de l’URSS, l’ensemble du territoire est passé sous contrôle soviétique.

2. Au XIXe siècle, des intellectuels ukrainiens ont commencé à réfléchir au nationalisme, comme un peu partout ailleurs en Europe. Ceux qui ne vivaient pas déjà dans la partie austro-hongroise du pays ont été forcés de s’y exiler, la Russie des tsars étant peu tolérante à ce genre d’idées. Encore aujourd’hui, les Ukrainiens qui se sentent le plus attachés à l’Europe et à la langue ukrainienne sont surtout présents dans l’ouest du pays, tandis qu’une bonne partie de la population de l’est et du sud appuie une option politique plus russophile, en plus d’être elle-même russophone.

3. L’Holodomor constitue certainement l’un des plus grands traumatismes de l’histoire de l’Ukraine. Lorsque Staline a imposé la collectivisation des terres, au début des années 1930, plusieurs Ukrainiens ont voulu résister. La répression politique fut sévère. Le terme « Holodomor » fait référence à la grande famine qui en a découlé, laquelle aurait fait au moins quatre millions de morts entre 1932 et 1933. En 2006, le gouvernement « pro-occidental » de l’Ukraine a reconnu cette famine comme un génocide, tout comme le Canada d’ailleurs — un terme bien sûr contesté par la Russie. On peut imaginer le niveau d’émotion d’une grande partie de la population alors que l’armée russe avance, se rappelant la violence politique dont les autorités russes sont capables.

4. L’alternance entre « pro-occidentaux » et « prorusses » à la présidence ukrainienne ne se fait pas sans tensions. En 2004, le « pro-occidental » Iouchtchenko succède au prorusse Koutchma, mais seulement après que de grandes manifestations contre la fraude électorale dans les rues de Kiev forcent la reprise du scrutin. À l’hiver 2014, après que le président prorusse Ianoukovitch, au pouvoir depuis 2010, a refusé de se joindre à l’Union européenne, les « pro-occidentaux » se révoltent à nouveau à Kiev. À la suite de la répression policière orchestrée par le gouvernement, qui fait des dizaines de morts, le président est déposé et les « pro-occidentaux » reprennent le pouvoir. On donne aux manifestants et aux miliciens tués en 2014 un statut de martyrs nationaux.

5. C’est après cette crise que la Crimée organise un référendum sur son annexion à la fédération russe. Le référendum, qui se déroule sous occupation militaire russe, est tout de suite déclaré illégal par les États-Unis et l’Union européenne. Au printemps 2014, des sécessionnistes prorusses déclarent aussi l’indépendance des régions de Donetsk et de Louhansk, à l’est, sans qu’il y ait non plus de reconnaissance internationale. C’est dans ces régions que Poutine a demandé à l’armée russe d’entrer au début de la semaine. Tant au sud qu’à l’est, le président joue sur le flou entre les Ukrainiens russophiles et ses propres pantins politiques pour justifier ses incursions militaires.

6. L’opinion publique ukrainienne n’est pas figée. Des Ukrainiens qui ont longtemps été favorables à la Russie peuvent avoir été refroidis par les aspirations de Poutine et la violence politique des dernières années. D’autres peuvent évoluer politiquement parce que les liens économiques entre l’Ukraine et la Russie sont moins exclusifs qu’avant, les « pro-occidentaux » étant au pouvoir depuis 2014.

7. L’OTAN, l’alliance militaire qui a joué un rôle prépondérant durant la guerre froide, a accueilli plusieurs ex-membres de l’URSS dans ses rangs au cours des années 1990 et 2000. Dans ce contexte, l’Ukraine, qui « aspire » officiellement à rejoindre l’OTAN alors qu’elle partage une frontière directe avec la Russie, revêt une importance stratégique cruciale. Cette expansion est l’un des enjeux (ou prétextes) mis en avant par Poutine dans les négociations diplomatiques des derniers mois.

8. Les États-Unis ne se sont certainement pas encore remis de l’échec monumental de leur mission en Afghanistan. Il pourrait être tentant pour un Vladimir Poutine de « tester » l’appétit de Joe Biden pour une politique étrangère agressive.

9. 1,36 million de Canadiens ont déclaré des origines ukrainiennes au recensement de 2016, et il s’agit là d’une diaspora particulièrement active sur le plan politique. Puisqu’elle est surtout présente dans les Prairies, il est facile de sous-estimer, au Québec, la pression mise sur le gouvernement canadien pour agir en Ukraine.

10. Les principales puissances européennes de l’OTAN ont plus de liens commerciaux avec la Russie et ont plus à perdre dans l’éventualité d’un conflit ouvert sur le continent que les États-Unis ou le Canada. Si Poutine s’en tenait à une occupation partielle du territoire ukrainien, il pourrait diviser les membres de l’OTAN sur la réponse à préconiser.

Ce qui se déroule sous nos yeux a le potentiel de se transformer en grande tragédie humaine. Il s’agit aussi d’une question géopolitique très complexe. Avant de décider du prochain coup à jouer dans cette partie d’échecs, il faudrait au moins tenter d’en comprendre chaque pièce.

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