Courants: Évasion à la Montréal

Toujours voulu faire ça. S'évader dans sa propre ville, à côté de chez soi en réalité mais l'esprit aussi parti que possible, ça vous secoue l'écume des jours. Et pas juste quelques heures pour une sortie dans le paquet que propose Montréal : il faut pour cela un vrai séjour, en week-end ou autrement, avec nuitées à l'hôtel, repas au resto, et tout ce que fabrique d'habitude un étranger. Ainsi plongé dans un tel stratagème, on réussit à lancer des yeux neufs sur la ville et sa faune hétéroclite.

Pas étonnant que ce genre de petites vacances maison gagne en popularité, assez en tout cas pour que certains hôteliers n'hésitent pas à parler de tendance, et particulièrement pour les hôtels-boutiques, qui proposent dans un design recherché une expérience souvent à mille lieues du simple toit pour dormir.

À l'hôtel Gault, dans le Vieux-Montréal, on m'avait dépeint ces clients locaux qui vont y passer quelques jours, par exemple à Noël ou au Nouvel An, pour se faire mitonner un brin. À l'hôtel Le Germain de Toronto, on m'avait raconté ces banlieusards qui restent à passer la nuit, pour faire durer le plaisir après une journée de magasinage-resto-sortie au centre-ville. Et pas que des mémés à la retraite, la sacoche bourrée de fric. Des jeunes font ça, des solitaires, de vieux couples aussi, pour marquer une occasion spéciale ou simplement en changer d'une routine quotidienne qui tue.

On vit dans une ville, on y travaille, étudie, mange, dort, course et sort, pressés, souvent sans rien remarquer. Mais quel plaisir de pouvoir regarder ses concitoyens exister comme si on était au cinéma, d'observer les corniches des maisons en tentant de décoder leurs formes, de saliver devant les menus en choisissant son restaurant, de rêvasser devant le paysage qui cogne à la fenêtre de sa chambre d'hôtel... Des deux immenses ouvertures de la 303 à l'auberge Bonaparte, dans le Vieux-Montréal, je pouvais voir danser, puis s'éteindre les lueurs d'automne sur les quelques irréductibles encore accrochées aux arbres dans le jardin de la résidence des Sulpiciens.

Thérapeutique, tout ça, clameraient les gourous de la lenteur. Bien vrai que cela vaut n'importe quelle séance de relaxation. Suggestion aux décideurs municipaux : un peu de tourisme chez vous, m'sieurs-dames, vous permettrait de réfléchir la cité autrement que depuis des rapports et statistiques.

Mais quelle drôle de ville que ce Montréal : être si belle et poubelle à la fois, marier efficacement effervescence et tranquillité, abriter un patrimoine préservé, un peu, et détruit, beaucoup. Avec des sortes de poches de résistance typiques et dynamiques côtoyant des îlots d'une turpitude ou d'un quétaine consommé. Si seulement elle se ramassait les ordures de ses ruelles, la Montréal, si elle pouvait s'enfouir les fils en terre, se revamper le disgracieux patchwork de ses rues minées.

Et puisqu'on y est, une suggestion à l'ex-ministre-aux-grappes devenu maire-aux-fusions, lui qui parlait récemment de retaper sa ville : dites, M. Tremblay, une petite campagne de sensibilisation avec ça ? Une campagne qui pourrait rappeler à vos citadins d'automobilistes que les artères montréalaises ne sont pas des autoroutes et que des piétons, ça existe encore, même que ça traverse parfois... Une campagne du genre « La rage au volant, c'est criminel ! ». C'est aussi pour les touristes, savez, ils auraient moins peur aux intersections.

Notre guide, elle... Comment, dites-vous ? Une guide ? Pour visiter sa ville ? Mais beau dommage ! Pensez-vous vraiment qu'on peut jouer au « touriste autochtone » en se passant des histoires de guides ? Au surplus, dans ce cas-ci, on en apprend de belles sur le regard que posent vers nous les « vrais », ceux qui viennent d'ailleurs. Selon notre guide Ruby Roy, par exemple, ces « étranges » qualifient Montréal de human city, sécuritaire, où les gens prennent le temps de s'attabler à un café pour jaser (!). Ils remarquent les parcomètres éloignés de la rue : il faut alors leur expliquer le déneigement, une opération qui d'ailleurs les fascine s'il leur arrive de séjourner chez nous par tempête de poudre blanche. Sur les parcomètres encore : ils demandent si les cyclistes doivent payer pour stationner leur vélo tant ils sont nombreux à s'y accrocher !

Ruby peut raconter toutes sortes de choses, pilotant ses visiteurs dans Montréal comme un proprio dans sa maison respirant les anecdotes. Sachant les histoires d'horreur qui circulaient à une certaine époque sur les inventions de certains guides touristiques pour impressionner les clients, je me suis toujours demandé ce qui peut bien se conter dans ces bus remplis de touristes buvant les paroles d'un individu debout en avant, micro en main. Sachez que dans les grappes du maire Tremblay, il y en a des vertes et des pas mûres : pas des guides, des histoires. Mais je vous laisse le plaisir de les entendre de vos propres oreilles... Écoutez pour voir.

Quant aux guides professionnels montréalais, on semble bien loin de l'insouciance éhontée de certaines villes où tout le monde et son père peut prétendre y diriger des visiteurs. Ruby Roy, aussi présidente de la World Federation of Tourist Guide Associations, parle au bas mot de 250 heures de formation à l'Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec pour pouvoir exercer ce métier à Montréal : histoire, politique, culture, architecture, géographie, archéologie, faune, flore, méthodes de guidage... tout y passe : « C'est pire qu'un bac à l'université ! »

T'as de beaux lieux, tu sais

Guidatour (www.guidatour.qc.ca) et Visites de Montréal (visitesdemontreal.com) proposent des forfaits, ou même des parcours à la carte, pour quiconque veut plonger dans la ville aux cent clochers, avec ou sans thème. Pour notre part, c'était le week-end de l'Halloween. Après un saut à la romantique Magie des lanternes du Jardin botanique, et comme pour ajouter encore un peu à la magie, le bal masqué de la première Grande Mascarade de l'Équipe Spectra, samedi dernier au marché Bonsecours, prenait l'allure d'un immense lâche-fou fellinien avec en entrée un Stefie Shock comme DJ, sérieux comme un pape, les yeux rivés sur ses tables. Il y avait du déguisement là, mes amis, hoooou... De l'évasion, vous disais-je.

Et si j'étais sociologue, c'est là que je me pointerais l'an prochain ! Selon les organisateurs, quelque 850 festivaliers ont été accueillis par les croquemorts à cette Nuit du sacrifice. Et on songe déjà à quatre ou cinq jours d'activités, au lieu de trois, pour l'édition qui se tiendra autour de l'Halloween en 2005.

Quelques jours à la Montréal permettent aussi de chiner les boutiques sympathiques, par exemple, de causer huile d'olive chez Olive&Olives, de passer derrière le comptoir du Fromentier pour voir sortir les fournées quotidiennes, d'entrer à La tomate faire quelques fraîches emplettes, d'aller sentir l'air du temps au Marché des saveurs et de se farcir quelques restos de quartier ; bref de prendre le temps de flairer les vraies odeurs de la ville. Même pas besoin de se taper des heures de route ni de décalage ! D'accord, on n'aurait pas idée de s'échapper de la sorte, disons à Greenfield Park ou à Pointe-aux-Trembles... Mais à Montréal, t'as de beaux lieux, tu sais.

Elle a bien des marques de coups, la Montréal, mais qui n'altèrent en rien, étrangement, son indéniable pouvoir de séduction. Et même si on l'ignore trop souvent, on l'aime, voilà tout. Finalement, une chance qu'on s'a.

***

Cette chronique fait suite à une invitation de Tourisme Montréal, (514) 844-2404, www.tourisme-montreal.org.

dprecourt@ledevoir.com

À voir en vidéo