Au-delà du bla-bla

Il y a quinze ans, l’ancien conseiller municipal d’Hérouxville André Drouin n’imaginait sans doute pas que son « code de vie » aurait une telle postérité. Du « test des valeurs » de la CAQ à la « compatibilité civilisationnelle » qu’invoque aujourd’hui Éric Duhaime, le débat n’a jamais cessé.

Le chef du Parti conservateur du Québec a répété dimanche à Tout le monde en parle ce qu’il disait déjà en novembre dernier : « On vit dans une société où les droits des gais comme moi sont protégés […] où les femmes ont une certaine place dans la société […] Il faut s’assurer que les immigrants qui arrivent chez nous sont conscients de ces réalités-là. »

Bien conscient de la méfiance dont son parti est l’objet, le président de la commission politique du PCQ, André Valiquette, avait déclaré : « Je voudrais dire aux gauchistes que nos propositions n’ont rien à voir avec le racisme […] Tous sont bienvenus au Québec pour s’assimiler, mais ça ne veut pas dire que toutes les civilisations et toutes les cultures s’assimilent facilement. »

M. Valiquette aurait sans doute été mieux inspiré de parler d’intégration plutôt que d’assimilation, mais ses propos se faisaient l’écho d’une inquiétude identitaire, qu’on peut trouver légitime ou non, mais qui est bien réelle,et que le PCQ entend clairement exploiter, comme l’ADQ, le PQ et la CAQ l’ont fait avant lui.

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Il y a cependant loin de la parole au geste, particulièrement en politique. Le résultat de quinze ans de débat sur la « compatibilité civilisationnelle » a simplement été d’augmenter la méfiance envers les immigrants sans que rien soit réglé.

Le premier ministre François Legault a beau dire que « chez nous, c’est comme ça qu’on vit », l’« attestation d’apprentissage des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises » qui est maintenant exigée des nouveaux arrivants est une simple formalité à laquelle n’importe qui peut se conformer sans difficulté. On peut tout au plus lui reconnaître certaines vertus pédagogiques.

Tant la CAQ que le PCQ réclament le rapatriement des pleins pouvoirs en matière d’immigration, mais le gouvernement Legault estime toujours qu’elle doit d’abord répondre aux besoins du marché, et rien ne laisse croire qu’il en irait autrement avec un gouvernement dirigé par M. Duhaime.

Depuis la « crise des accommodements raisonnables », le débat sur les « valeurs québécoises » a occupé une place grandissante et bifurqué de façon inattendue vers la laïcité. La langue française n’en demeure pas moins la première de ces valeurs et la plus grande source d’inquiétude.

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Or, au-delà du discours, ni les politiques linguistiques ni les politiques en matière d’immigration ne contribuent à rassurer ceux qui constatent la détérioration de la situation du français. Au contraire, leurs lacunes ont plutôt pour effet de renforcer l’inquiétude.

Le chercheur Frédéric Lacroix, qui avait déjà démontré « Pourquoi la loi 101 est un échec », a expliqué lundi dans nos pages comment les nouveaux objectifs en matière d’immigration du gouvernement fédéral condamnent le Québec à une « noyade démographique ».

Pour maintenir son poids dans l’ensemble canadien, le Québec devrait pratiquement doubler le nombre d’immigrants qu’il accueillera à compter de 2024, alors qu’il n’arrive même pas à intégrer ceux qui s’y installent présentement. Le résultat serait une chute rapide de la proportion de francophones, particulièrement à Montréal, où il est déjà très facile de vivre, d’étudier et de travailler en anglais.

Les ententes historiques signées avec Ottawa au siècle dernier, qui ne tiennent pas compte de l’immigration temporaire, en augmentation rapide, ne sont plus adaptées à la réalité d’aujourd’hui. « Le pouvoir de sélection des immigrants a ainsi glissé, indirectement, de Québec vers Ottawa », constate M. Lacroix. 

Même si le gouvernement fédéral acceptait d’accorder les pleins pouvoirs au Québec, ce qui apparaît hautement improbable, fixer des seuils inférieurs à ceux du reste du pays aurait pour effet d’accélérer la diminution de son poids démographique, et donc politique, qui va déjà en diminuant.

Autrement dit, le Québec aurait le choix entre la perte de son caractère français ou celle de son poids au sein de la fédération. En réalité, il semble déjà condamné à perdre les deux.

« Il va falloir que le gouvernement du Québec se réveille. Et vite », écrit en conclusion M. Lacroix. C’est peut-être trop espérer. Ce serait plutôt aux Québécois de se réveiller. Le Canada anglais a tout le loisir d’imposer le modèle d’immigration qu’il croit lui convenir le mieux, sans égard aux conséquences pour le Québec, dont on a bien compris qu’il jappe, mais ne mord pas. Le blabla des uns et des autres sur la « compatibilité civilisationnelle » ne rime à rien dans un système qui ne laisse pas d’autre choix que d’être mangé frit ou bouilli.



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