Au Mali comme en Afghanistan

L’ordre de grandeur est plus modeste. L’investissement humain et militaire n’est pas du même ordre. Mais le schéma est semblable, et l’échec apparent de la France au Mali ressemble, toutes proportions gardées, à celui des États-Unis en Afghanistan.

Le président français, Emmanuel Macron, a annoncé la semaine dernière le retrait, d’ici à l’été, des militaires français de ce pays, dirigé par une junte militaire de plus en plus hostile à leur présence.

Les termes utilisés ne laissent aucun doute : cette décision découle d’un désaccord profond avec les putschistes maliens (au pouvoir depuis août 2020), aujourd’hui tentés par des alliances ou des compromis qui révulsent Paris. « Nous ne pouvons pas rester engagés militairement aux côtés d’autorités […] dont nous ne partageons pas la stratégie ou les objectifs cachés. »

Macron pense aux mercenaires russes du Groupe Wagner, liés au Kremlin et actifs dans plusieurs pays d’Afrique. Des mercenaires qui, pour les putschistes au pouvoir à Bamako, sont peu à peu devenus des interlocuteurs privilégiés, sinon des associés…

Quant aux possibles « objectifs cachés », le président avait aussi en tête la possibilité de négociations avec certains groupes islamistes actifs au Sahel, pouvant mener — qui sait ? — à un éventuel partage du pouvoir.

Au contraire, l’armée française, présente depuis janvier 2013 lorsqu’elle avait empêché les djihadistes de renverser le pouvoir à Bamako, prétendait incarner un combat sans compromis contre l’islam violent.

Ce départ annoncé illustre l’échec de la « mission » que s’était donnée la France après 2013 au Mali et dans la région, avec l’opération Serval, rebaptisée Barkhane.

En conférence de presse jeudi, le président a pourtant prétendu le contraire : « Je récuse l’idée d’une défaite. Nous avons connu des succès. […] Que se serait-il passé en 2013 si la France n’avait pas fait le choix d’intervenir ? » Il a parlé de redéploiement, et non pas d’évacuation définitive de toutes les forces françaises en Afrique de l’Ouest.

Selon leur déclaration commune du 17 février, Paris et ses partenaires juniors dans l’opération Barkhane (quelques États européens, le Canada) souhaitent « rester engagés dans la région » et « étendre leur soutien aux pays voisins du golfe de Guinée et d’Afrique de l’Ouest »… Vaste programme.


 

Comme en Afghanistan en 2001, comme en Libye en 2011, l’intervention au Mali en 2013 commence par un succès foudroyant. Les djihadistes sont stoppés ou chassés en quelques semaines, voire quelques jours. Mais c’est dans les mois et les années qui suivent que tout se détraque.

Une opération ponctuelle, moralement justifiée — punir et déloger les auteurs du 11 Septembre, empêcher les troupes de Mouammar Kadhafi de marcher sur Benghazi, ou celles des djihadistes touaregs de prendre Bamako —, se transforme en engagement de long terme pour « défendre » ou « construire » la démocratie, bâtir un État et ses forces de sécurité, faire la guerre au djihad, sécuriser des pays immenses aux fronts multiples, parfois incompréhensibles.

Et ce, avec des moyens toujours insuffisants et une « clarté morale » de plus en plus ténue. Tout en évoquant les quelque 110 000 soldats des États-Unis en Afghanistan (nombre maximal, au plus fort de l’intervention en 2011), on doit rappeler que l’opération Barkhane était modeste.

En termes strictement militaires, elle a mobilisé un maximum de 5100 soldats… dotés tout au plus de quelques dizaines d’avions et d’hélicoptères, devant couvrir un territoire presque aussi grand que le Québec, qui grouille de dizaines de groupes et de sous-groupes combattants et hostiles.

Ces groupes font la guerre au gouvernement, aux intervenants étrangers (Barkhane, mission de l’ONU), s’en prennent aux civils (massacres de villages, populations déplacées de force) : depuis 2015, environ 20 000 personnes ont perdu la vie de façon violente au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

Sans oublier une guerre intestine féroce entre les factions de tendance al-Qaïda et celles de tendance État islamique. Plus les conflits interethniques (Dogons contre Peuls) qui viennent s’y superposer.

Donc au total, un tableau accablant, où toute « victoire » ne pouvait être que ponctuelle, provisoire et réversible.


 

Aujourd’hui, la France quitte le Mali d’elle-même… avant de se faire jeter dehors. Dans la région, l’hostilité anti-française monte, dans les gouvernements comme dans les opinions publiques. Les unes après les autres, des démocraties fragiles et impuissantes sont renversées par des coups d’État (Mali 2020, Guinée 2021, Burkina Faso 2022). En Afrique de l’Ouest, on blâme aujourd’hui les Français pour tout ce qui ne va pas. Injustement, avec des slogans anticolonialistes hérités d’une autre époque, mais c’est ainsi. Pourtant, en 2013, l’armée française avait été acclamée à Bamako.

Aujourd’hui, les putschistes de Bamako — et apparemment ceux de Ouagadougou — se tournent vers les mercenaires russes, qui se chiffrent par centaines. Que feront-ils de mieux que les soldats français ?

Comme en Afghanistan, on voit la persistance extraordinaire du djihad islamique partout où il se déploie… Et comme en Afghanistan, on voit l’échec d’un grand pays doté d’une grande armée, qui prétend mater ce djihad et aller faire la guerre et la paix, en Afrique, en Asie centrale ou ailleurs.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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