La contagion

Dans la foulée de la crise financière de 2008, l’activité et le recrutement des groupes d’extrême droite aux États-Unis a connu une hausse substantielle. Une montée des mouvements antigouvernementaux. Une augmentation des théories conspirationnistes. Les services de renseignement et les forces de l’ordre ont mis du temps à prendre la mesure de la menace, du lien entre ces idéologies et la violence interne, eux qui se concentraient sur le terrorisme international depuis le 11 Septembre.

C’est toutefois à compter de 2016 que l’alt-right a eu le vent dans les voiles, usant habilement des médias sociaux pour influencer le débat public. Cette droite alternative n’est qu’une fraction de la nébuleuse d’extrême droite dont elle a contribué à banaliser l’existence : autant de tendances (racistes, homophobes, misogynes, suprémacistes), de groupes (KKK, néonazis, néofascistes, patriotes, antigouvernementaux) ou d’individus que l’Oxford Handbook of the Radical Right prend plus de 700 pages à circonscrire. Or, bien qu’ostracisée notamment sur le plan numérique à compter de 2017, elle a contribué à banaliser l’expression publique de concepts marginaux en normalisant la théorie du Grand Remplacement, le suprématisme blanc, les mouvements antigouvernementaux, et en s’appropriant des termes (les droits individuels et collectifs, la liberté, le patriotisme, la probité électorale) et des symboles (le drapeau national, les pères fondateurs) qui devraient demeurer dans l’espace commun.

Les déclencheurs

Comme l’explique la professeure Ulrike Vieten, de la Queen’s University Belfast, le besoin de rassembler la population autour des mesures sanitaires a mené à l’essor d’un populisme pandémique : les outils nationalistes mobilisés alors présentent désormais le risque de se retourner contre leur créateur. Dans le même temps, l’incapacité des gouvernements à faire face à la pandémie a fissuré leur légitimité. Et la crise socioéconomique et morale a exacerbé des sentiments extrémistes et anti-élites. Dans cet esprit, l’ouvrage prospectif de Stephen Marche (The Next Civil War), qui se fonde sur les fractures réelles de la société américaine, fait d’ailleurs démarrer chacun de ses scénarios sur un événement déclencheur : d’une anodine occupation d’un pont à une attaque terroriste spectaculaire… Or, c’est dans ce sens qu’abonde l’enquête parlementaire sur les événements du 6 janvier, montrant l’incidence du discours récurrent autour du vol électoral (le fameux #StopTheSteal), 12 mois avant l’assaut, et des harangues, prononcées ce matin-là à l’autre bout de l’esplanade : le bois était sec, il suffisait d’une étincelle.

Les promoteurs

La recherche montre à quel point la victoire de Trump a permis de banaliser tous les éléments extrémistes de son discours. Sa description d’une nation en décrépitude, aux frontières poreuses, défendue par une armée en décomposition et siphonnée par une classe politique prospérant sur les ruines fumantes du pays, a jeté les bases de sa grande promesse du « retour de la grande Amérique ». Son discours ironiquement anti-élitiste lui a permis de faire entrer à la Maison-Blanche des conspirationnistes comme Michael Flynn, des extrémistes comme l’architecte de Breitbart News Steve Bannon, le raciste Stephen Miller ou encore le controversé Sebastian Gorka, associé aux néofascistes hongrois. Dans le système solaire de Pennsylvania Avenue gravitaient un grand nombre de planètes eugénistes, suprémacistes, racistes, inscrites au registre des groupes haineux du Southern Poverty Law Center. Les médias sociaux ont joué un rôle déterminant dans la promotion des extrêmes et la normalisation de théories délirantes, comme le montre l’analyse du professeur Paul Bleakley. Toutefois, le rôle central de certaines radios, mais aussi de médias établis comme Fox News a été une des clés, expliquent les chercheurs Yunkang Yang et Lance Bennett, de la coproduction de récits erronés, par exemple sur la pandémie, contribuant à la promotion de vues contraires à la réalité.

Les facilitateurs

La démocratie américaine avait déjà connu de profondes secousses dans son histoire contemporaine, mais la résistance des institutions avait contribué à maintenir le cap dans le cadre établi de l’État de droit. Des dérives importantes comme le délire maccarthyste ou la campagne de George Wallace ont fini par se heurter aux mécanismes démocratiques. De même, dans la foulée du scandale du Watergate ou encore de l’affaire Iran-Contra, des lanceurs d’alerte, des journalistes, des parlementaires, les partis ou encore la Cour suprême ont érigé des remparts. L’histoire se souvient du vote bipartisan de la loi sur les pouvoirs de guerre pour prévenir les dérives présidentielles après l’opération clandestine au Cambodge en 1969-1970, du sénateur républicain Howard Baker jouant un rôle déterminant dans l’enquête sénatoriale sur le Watergate, ou du sénateur Barry Goldwater convainquant le président Richard Nixon de démissionner.

Cette époque est révolue : le GOP a choisi de sanctionner Liz Cheney et Adam Kinzinger pour leur participation à la commission d’enquête parlementaire sur le 6 janvier, et a appuyé le « discours légitime » (sic) des émeutiers. La tolérance du parti à l’égard des délires de la représentante conspirationniste Marjorie Taylor Greene et la servilité de poids lourds sénatoriaux comme Lindsey Graham ou Mitch McConnell ont pesé lourd dans la radicalisation d’une frange croissante du Parti républicain. Il faut ajouter à cela que les nouveaux juges à la Cour suprême, plus idéologues, selon la professeure Mary Ziegler, ne se soucient plus vraiment de la légitimité de la Cour suprême, faisant tomber un autre rempart. Les motivations, écrit Anne Applebaum dans Twilight of Democracy, sont multiples : gain personnel, appât du pouvoir, élections en vue… Mais l’effet est réel : il devient parfois impossible de remettre la momie dans le sarcophage.

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