Le virus conservateur

Les Québécois devront maintenant apprendre à « vivre avec le virus » de la COVID-19, a expliqué le premier ministre François Legault en annonçant la levée graduelle des mesures sanitaires.

Malgré la bénédiction de la Santé publique, appuyée sur de savantes analyses épidémiologiques, on ne peut s’empêcher de penser qu’au-delà des considérations sur la santé mentale, l’économie ou la paix sociale, la précipitation à lever les restrictions et à remiser le passeport vaccinal s’explique surtout par la progression d’un autre virus, conservateur celui-là, qui commence à se propager de façon inquiétante.

M. Legault sait d’expérience qu’il ne faut pas sous-estimer un parti naissant, pour peu que la conjoncture lui soit favorable. À peine quelques semaines après que la CAQ eut avalé l’ADQ, à l’automne 2011, un sondage CROP laissait entrevoir un balayage de la nouvelle formation. Son chef lui-même se voyait déjà premier ministre.

Les résultats de l’élection de 2012 avaient constitué une grande déception, mais la CAQ avait tout de même recueilli 27 % des voix et fait élire 19 députés. Le PCQ d’Éric Duhaime est encore loin du compte, mais force est de constater qu’il a le vent dans les voiles.

Il se peut que sa nouvelle popularité s’étiole avec la baisse du mécontentement engendré par les restrictions, mais il serait imprudent de conclure à un feu de paille. Même si la vie reprend un cours plus normal, la pandémie laissera inévitablement des traces. Au départ, qui aurait cru que la crise des accommodements raisonnables empoisonnerait la politique québécoise pendant des années ?

La pandémie nous a appris que les virus ont une fâcheuse propension à muter et que les variants peuvent être plus contagieux. Déjà, le virus conservateur a commencé à contaminer de nouvelles clientèles, dont l’allergie aux mesures sanitaires est sans doute le symptôme d’un mal plus profond.

La réforme du système de santé sera assurément un thème important de la prochaine élection. Le « plan de refondation » que le ministre Christian Dubé présentera sous peu s’inscrira résolument dans le cadre d’un régime public et universel, mais ils sont de plus en plus nombreux à penser que la solution passe par une plus large place faite au secteur privé. C’est aussi ce que croit Éric Duhaime.

En 2003, Jean Charest avait fait mouche en dénonçant la « médecine à deux vitesses » proposée par l’ADQ et il avait pu promettre sans provoquer un immense éclat de rire qu’il redresserait les choses en un an. Une fois au pouvoir, François Legault a renoncé aux projets pilotes de médecine privée qu’il avait cru nécessaire de concéder aux rescapés de l’ADQ. Dans les deux cas, les améliorations promises ne sont jamais venues.

Aujourd’hui, les sceptiques sont plus nombreux que jamais. La recherche d’un médecin de famille ressemble à une mission impossible et le délestage provoqué par la pandémie a encore allongé des listes d’attente sur lesquelles des dizaines de milliers de patients risquent de végéter pendant des années. Les apôtres de la privatisation ne peuvent que trouver des oreilles attentives.

À des degrés divers, tous les autres partis ont fait de la lutte contre les changements climatiques une priorité incontournable et fixé des cibles qui paraissent plus irréalistes les unes que les autres. Là encore, M. Duhaime dit tout haut ce que plusieurs préfèrent penser tout bas quand il demande : « Quelles usines ils vont fermer ? Est-ce qu’ils vont interdire les motoneiges ? Est-ce que les quatre roues font partie des choses qu’ils veulent éliminer au Québec ? » Tous ces « ils » qui trouvent toujours de nouvelles façons d’empoisonner la vie des braves gens.

Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un certain nombre d’électeurs de QS passent au PCQ. Partout et à toutes les époques, on a pu observer des transferts plus ou moins importants d’un extrême à l’autre du spectre politique. Aux yeux de plusieurs, QS apparaissait comme le seul outil de contestation d’un système dont ils estiment être les victimes, mais ils se sentent laissés de côté par le « wokisme ».

Les électeurs caquistes sont néanmoins les plus susceptibles de contracter le virus conservateur, comme en témoigne sa progression dans la grande région de Québec. Même là où le terreau est moins fertile pour le PCQ, le risque de dommages collatéraux est réel.

Avec 30 % d’indécis ou de discrets, il faut sans doute prendre avec un grain de sel le sondage réalisé au début du mois dans Marie-Victorin, mais si la lutte avec le PQ est aussi serrée qu’il le laisse entrevoir, les 8 % dont le PCQ est crédité pourraient manquer cruellement à la CAQ.

M. Legault est nettement moins pressé d’y déclencher une élection partielle qu’il semblait l’être avant les Fêtes. Il espère manifestement que le virus aura atteint son « pic » avant d’y être forcé.

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