Il vole (et moi je pleure)

La comédienne et autrice Sophie Faucher dans la chambre de sa fille, Clémentine, qui a quitté le nid familial il y a deux ans: «Je n’en suis pas vraiment remise.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La comédienne et autrice Sophie Faucher dans la chambre de sa fille, Clémentine, qui a quitté le nid familial il y a deux ans: «Je n’en suis pas vraiment remise.»

Ça devait arriver. C’était non seulement écrit dans le ciel, mais aussi en petits caractères dans le générique de la parentalité de l’histoire de l’humanité. Ce n’est pas rien en soi. Mais non, pauvre idiote, tu achetais du temps à coups de gâteaux aux bananes et de confitures maison, te berçant de l’illusion qu’un amour comme le vôtre, il n’en existait pas deux.

RIP. Conception, 5 janvier 2003 – Envol, 1er février 2022.

Mon B, jadis mon p’tit Babe, mon grand Hugo, a sauté du nid. Il vole, il vole. Sans parachute, sans parents, sans gnole, il vole. Les Nocturnes de Chopin se sont tus sur mon chagrin. J’ai abrié d’un drap noir le piano dans sa chambre. Nous portons le deuil, muets.

J’ai beau avoir quitté ma famille à 17 ans, le choc de le voir s’envoler à 18 a provoqué un syndrome du cœur brisé (ça existe pour vrai), conjugué à un syndrome du nid vide. Environ 35 % des mères en sont affligées, ai-je lu. Et les 65 % qui restent, elles font quoi ? Elles dansent la java ? Il semble que la vie continue.

Je plains les vaches à qui on enlève leur veau pour faire du fromage. Mes excuses à tous les Reblochon, mais vous avez des larmes sur la conscience. Et je devrais faire provision des miennes, au prix où on vend les artificielles à la pharmacie. Je pleure comme un veau, comme une vache, je ne sais plus, mais pour la sécheresse oculaire, c’est indiqué.

Mes chers parents, je pars

Je vous aime, mais je pars

Vous n’aurez plus d’enfant

Ce soir

 

Lorsqu’il m’a annoncé son départ au téléphone, début janvier, je me suis payé ma première cuite en solo de mémoire de mère. Une mère éplorée, saoule et pathétique en sol mouvant. Je voulais mourir. J’ai survécu à tout ÇA pour ÇA ? Le film de mes 20 dernières années est repassé devant mes yeux embués par les larmes. Une flaque immense, un vide vertigineux m’a aspirée. Je me sentais moins autonome que lui. J’ai perdu le mode d’emploi du moi-moi-moi. Qui est ce moi ? Je ne sais plus pour qui me dépasser.

Je suis une maman poule sans œuf. Le genre de mère qui se lève à 7 h le dimanche pour te conduire à ton travail, qui a prévu ta barre tendre et ta salade croquante et qui s’inquiète pour ta verrue. Trop investie pour m’en remettre comme ça.

Nos grands-mères avaient raison, les enfants, c’est ingrat mam’chose.

— Maman, je vais être correct, je sais faire de la polenta !

Si la vie était aussi facile qu’une recette de polenta, ça se saurait, mon p’tit gars… attention aux grumeaux.

Baby blues

 

J’ai fait une dépression ante-partum qui a duré six longs mois, enceinte. Normal que je me tape le post-partum 19 ans plus tard. Ça équilibre les choses. Il ne me laisse pas pour une tite jeune (j’ai déjà joué dans ce film de série C) ; il ne me laisse pas pour aller étudier à l’étranger ; non, il me laisse pour aller se casser la gueule tout seul. Et même si je sais qu’il le faut, que c’est la meilleure chose pour lui, j’écoute Father and Son et Wild World et je chante avec Cat Stevens, « And it’s breaking my heart you’re leaving, Baby I’m greavin’ ». J’ai réécouté durant toute une soirée les chansons qui ont bercé mes 18 ans. J’ai mis en boucle Simon and Garfunkel, The Boxer et I Am a Rock, « And a rock feels no pain, and an island never cries ».

Et j’ai braillé comme les îles de la Madeleine après l’avoir laissé sur le trottoir devant chez lui, un clavier sous le bras, ses appareils photo en bandoulière, un sourire excité aux lèvres, un mélange de fierté et d’appréhension. Je ne suis pas montée pour la pizza et la bière avec les colocs ; j’étais persona non grata sur le seuil de la liberté.

« Hope you make a lot of nice friends out there. But just remember there is a lot of bad and beware. Beware… »

Il emménage dans le même quartier où a débarqué mon grand-père Alban à 19 ans, le hood des Gaspésiens, près du pont Jacques-Cartier.

— C’est la fin…

— Mais non, mamou ! C’est le début ! Tu vas pouvoir t’occuper de toi.

C’est bien la dernière chose qui me fait envie, pourtant. Si je compte toutes les semaines perdues en garde partagée, je suis une amputée de plus de huit années d’intimité, huit printemps, huit étés de petits doigts collés, une enfance au complet. Il me manque l’océan de ses yeux, ces silences si pleins entre nous. Dorénavant, nous devrons les meubler.

Mon enfant, mon petit

Bonne route… Bonne route

Tu prends le train pour la vie

Et ton coeur va changer de pays

 

Ça passera. Ou pas…

On a tant essayé de me raisonner depuis un mois ; je devrais m’estimer chanceuse de ne pas héberger un Tanguy, et puis, à quoi bon pleurer puisque c’est « normal ». Quelle ingrate je suis de ne pas simplement me réjouir pour cette aventure merveilleuse sur fond de pandémie, de sédition, d’inflation inédite à l’épicerie, de loyers exorbitants et de naufrage écologique.

J’ai toujours pensé que les enfants nous traversaient et que nous étions des passeurs. Mon fils ne m’a jamais appartenu et n’est ni mon prolongement ni ma réplique. Mais je n’avais pas soupçonné à quel point nous leur donnions l’essence même de notre être. Il n’y a pas d’amour heureux.

Ma peine dérange parce qu’elle parle d’un amour inconditionnel, immortel, beaucoup plus vaste que nous deux. L’époque n’encourage pas de tels émois de dépendance affective. J’ai appelé ma chère Sophie Faucher ; elle est passée par là il y a deux ans avec sa Clémentine, partie à 24 ans. Les comédiennes ont le droit de trop s’émouvoir, c’est leur métier.

« Je n’en suis pas vraiment remise, me confie Sophie. Hier soir, Michel a pleuré en lavant le Tupperware dans lequel Clémentine nous avait apporté de la soupe. » Les pères aussi souffrent de ce syndrome. « Ce n’est pas seulement elle qui part, c’est toute sa jeunesse, sa présence joyeuse, toute la Vie. Même les inquiétudes, c’est la vie. Maintenant, on se parle au téléphone, je raccroche et je m’ennuie d’elle. Regarder Star Académie sans elle, c’est pas pareil… »

Oh, je sais bien, on se fait à tout. J’ai rangé son premier toutou, ses dessins de maternelle, son beenie blanc offert par Sainte-Justine, même le test de grossesse, des photos et les premiers échanges papier avec son père. J’ai tout mis dans une grosse caisse. Dessus, c’est écrit « Hugo 0-18 ans ». Un jour, il comprendra.

En attendant, plus personne ne me soufflera : « Mamou, t’es la meilleure » en guise de merci.

De rien, mon B. Ce fut un honneur de tenir ta main.

 

Bonne route, bonne route.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Mères complices

Le film Mères parallèles, de Pedro Almodóvar, ne porte pas tant sur la maternité que sur la filiation, mais il explore de multiples avenues sur ce lien voulu ou non, accidentel, encombrant, biologique ou endeuillé. J’ai apprécié la fidélité du cinéaste à ses muses (Penélope Cruz, Rossy De Palma), la complicité entre elles, la beauté des décors (comme toujours). La fascination de Pedro Almodóvar pour la figure maternelle est un baume pour toutes ces femmes qui aiment d’arrache-pied dans l’ombre, toute leur vie, sans jamais espérer une forme de reconnaissance. Le cordon ombilical de cet amour n’est jamais vraiment coupé, du moins pour beaucoup de femmes. À quand un film sur les mères qui ont détesté la maternité ? À voir pour Penélope et le lien d’intimité avec la jeune Milena Smit, ainsi que pour toutes les questions soulevées. bit.ly/3rTJHJj

Aimé cette intervention de la psychiatre Marie-Ève Cotton à l’émission On va se le dire, en janvier dernier, sur l’optimisme toxique. La première chose à faire avec quelqu’un qui ne va pas, ce n’est pas de jouer les cheerleaders, c’est de légitimer sa souffrance. En fait, nous tentons de désamorcer la détresse des autres, car nous diabolisons la tristesse, la colère. « Il n’y a pas de mauvaises émotions, dit-elle. Un deuil, c’est long, c’est dur. » Il faut apprendre à tolérer les émotions dites négatives lorsque les gens se confient à nous. bit.ly/3oSEfUW

Souri devant « La montée de lait » de Sophie Faucher à la défunte émission Format familial sur le baby blues et le départ de sa fille à 24 ans. Comme elle le dit si bien : « Ouais… On a vite fait le tour de soi. » Adorable mise en garde aux parents débordés qui fantasment sur le jour où… bit.ly/366UoQb

 
 

Écouté (en pleurant) la chanson Je vole interprétée par Louane dans le film La famille Bélier (bit.ly/3sPPqPL). Pour le point de vue du parent, il y a Ma fille, interprétée par Reggiani. bit.ly/3rW2zYk

 

Ressorti l’album jeunesse Je t’aimerai toujours, de Robert Munsch, illustré par Sheila McGraw. Je l’avais reçu à la naissance de mon B. Il parle de l’amour qui dure toute la vie. Nous sommes les enfants de nos parents, puis les parents de nos enfants, puis les parents de nos parents, puis les enfants de nos enfants. Un peu, beaucoup, passionnément… Je l’ai placé dans la caisse de souvenirs 0-18 ans. bit.ly/3LF9Rav

 

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