En Corée du Nord

Les pays qui se disent communistes n’ont jamais eu bonne presse en Occident. On les dépeint comme des enfers absolument infréquentables, peuplés d’humains bizarres, voire inquiétants, qui n’ont rien en commun avec nous. On dénonce, à raison, la propagande communiste qui, dit-on, laverait le cerveau des camarades, mais on ne trouve à lui opposer, trop souvent, qu’un contre-récit caricatural.

Rappelez-vous les nageuses est-allemandes, aux Jeux olympiques de Montréal de 1976, injustement qualifiées de monstres ; les joueurs de hockey de l’Armée rouge, présentés comme des machines sans émotion à la même époque ; ou encore tous les « méchants communistes » qui menacent dans les productions hollywoodiennes.

De nos jours, comme la plupart des pays soi-disant communistes se sont effondrés avant de se convertir, avec plus ou moins de succès, au libéralisme, ne restent que la Chine et la Corée du Nord pour nourrir les fantasmes anticommunistes.

 

Comme certains d’entre vous, j’ai lu l’accablant et essentiel Livre noir du communisme (Pocket, 1999), je connais le lourd bilan historique de cette idéologie et je n’entends pas justifier ce système indéfendable. Je reste mal à l’aise, cependant, devant le regard déshumanisant qu’on jette encore sur les ressortissants de ces pays. J’ai toujours été sensible, sans y croire, à la promesse communiste d’un monde plus juste et, pour cette raison, j’ai toujours refusé de considérer avec condescendance les citoyens des pays qui s’en réclament. Leur expérience m’intéresse.

Dernière incarnation contemporaine d’un communisme pur et dur, la Corée du Nord sert aujourd’hui de punching-ball aux bonnes âmes démocrates du monde entier. On se moque de son dirigeant Kim Jong-un, souvent présenté comme un fou furieux dangereusement incompétent, on prend en pitié les presque 26 millions d’habitants du pays, qu’on imagine fanatisés par la propagande du régime, et on se dit que tout ça, vraiment, en 2022, est impossible.

Pourtant, écrivent la coréanologue française Juliette Morillot et le journaliste Dorian Malovic dans La Corée du Nord en 100 questions (Tallandier, 2018), « avant d’être dirigée par un régime autoritaire, la Corée du Nord est une nation peuplée d’êtres humains avec une sensibilité, une culture et une inébranlable fierté d’appartenir à un pays qu’envers et contre toute logique ils aiment profondément ». Dans un entretien publié sur le site d’Asialyst en 2016, Morillot va même jusqu’à dire qu’« il est temps de traiter la Corée du Nord comme un État normal » puisque « la diabolisation systématique est contre-productive » et nuit d’abord à la population nord-coréenne.

Cette dernière, évidemment, demeure entourée de mystère, étant donné le caractère très hermétique du pays. Dans Rien à envier au reste du monde (Albin Michel, 2021, 480 pages), sa formidable enquête sur les « vies ordinaires en Corée du Nord » enfin publiée en format de poche, la journaliste américaine Barbara Demick lève le voile sur ce peuple enfermé.

Correspondante du Los Angeles Times à Séoul dans les années 2000, Demick a séjourné neuf fois en Corée du Nord entre 2001 et 2008 et elle a, surtout, interviewé une centaine de réfugiés nord-coréens provenant principalement de la ville de Chongjin et vivant maintenant en Chine ou en Corée du Sud. Son enquête, publiée originalement en 2009, suit à la trace le douloureux parcours de six expatriés — quatre femmes et deux hommes — et le raconte avec un art consommé du récit.

Avec Demick, on découvre, en effet, que « l’amour existe aussi » en Corée du Nord, bien qu’il s’exprime avec une étonnante pudeur, que « les Coréens aiment gâter leurs enfants » et qu’ils sont profondément attachés à leur pays. On est aussi forcé de constater, toutefois, particulièrement au moment de la grande famine de 1995, la brutalité du régime qui martèle une incessante propagande sur la grandeur des Kim, la dynastie régnante qui impose une surveillance idéologique permanente et qui met en prison ou au poteau quiconque se permet de mettre en doute la vérité unique du parti selon laquelle, grâce aux Kim, la Corée du Nord n’a « rien à envier au reste du monde ».

Captivant et instructif, le livre de Demick n’a cependant pas enchanté Morillot et Malovic, qui invitent à la prudence quant aux témoignages des réfugiés, souvent monnayés à prix d’or et rendus plus terrifiants pour satisfaire les médias ou des organisations humanitaires évangéliques sud-coréennes qui les instrumentalisent pour justifier leur prosélytisme.

« La République populaire démocratique de Corée, écrivent Morillot et Malovic, est sans doute l’un des rares pays pour lesquels faire fi de toute déontologie, affabuler ou ne pas vérifier ses sources est couramment accepté, même dans les grands titres de presse. » Lire ces deux livres remarquables coup sur coup est la chose à faire pour découvrir la Corée en toute lucidité.

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