Au service de l’autre

Dans une entrevue accordée au Devoir en avril 2010, Jean Charest avait déclaré : « J’aimerais qu’on puisse dire que j’ai changé le Québec. » Quand il est parti, en septembre 2012, il pouvait dire mission accomplie. Le Québec semblait en effet méconnaissable.

Il y a fort à parier que l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral du Québec n’aboutira jamais, mais on n’oubliera pas de sitôt la page couverture du magazine Maclean’s, en septembre 2010, sur laquelle Bonhomme Carnaval tenait une mallette débordant de billets de banque pour illustrer un titre lapidaire : The most corrupt province in Canada. Personne au Canada anglais n’avait vu là une quelconque exagération. Aux yeux de plusieurs, cela a toujours été une caractéristique de la « société distincte ».

On peut comprendre le malaise de Dominique Anglade, quand on lui a demandé de commenter la possible candidature de son prédécesseur à la direction du Parti conservateur du Canada. Qu’elle le loue ou le vilipende, elle ne pouvait que perdre des points.

Les vétérans du caucus libéral, qui ont une véritable dévotion pour leur ancien chef, auraient voulu qu’elle prenne sa défense, mais la dernière chose dont elle a besoin à sept mois de la prochaine élection est bien d’être entraînée dans un débat sur les turpitudes du parti qu’elle dirige.

Selon la députée d’Anjou, Lise Thériault, les chefs des autres partis, qui se sont empressés de rappeler le lourd passé de l’ancien premier ministre, auraient « intérêt à se regarder avant de lancer des pierres ».

Il est vrai que le PLQ n’avait pas le monopole du financement illégal, sur lequel on fermait plus ou moins les yeux, mais ses méthodes de financement durant les années Charest ont franchi les limites traditionnelles de l’indécence. Avant même la création de la commission Charbonneau, un de ses anciens présidents et député, Robert Benoit, avait déclaré qu’il était devenu « une machine à ramasser de l’argent ».

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Quand il a quitté Ottawa pour prendre la relève de Daniel Johnson à la tête du PLQ, en 1998, M. Charest a publié une autobiographie, sous le titre J’ai choisi le Québec, qui en a laissé plusieurs perplexes, tellement ce choix semblait imposé.

On lui avait clairement fait comprendre que son devoir de Canadien lui dictait de se porter volontaire pour empêcher Lucien Bouchard de tenir un autre référendum, qu’il aurait toutes les chances de gagner. Prendre le chemin de Québec était la condition sine qua non de la poursuite de sa carrière politique.

Il faut reconnaître qu’il a livré la marchandise. Malgré la défaite en 1998, la pluralité de voix obtenue par le PLQ a enlevé à M. Bouchard toute velléité d’un match revanche.

Durant les cinq années qu’il a passées dans l’opposition avant la victoire libérale de 2003, M. Charest a également fait preuve d’une résilience remarquable. Le qualifier de bête politique n’a certainement rien d’exagéré.

S’il décide de se lancer dans la course à la succession d’Erin O’Toole, il lui faudra toutefois expliquer pourquoi, après avoir choisi le Québec, il veut maintenant se mettre au service du Canada, si ce n’est pour réaliser un rêve personnel.

Aucun premier ministre d’une province canadienne n’a réussi à se hisser à la tête du pays, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé ou à tout le moins de l’avoir envisagé. M. Charest est cependant le premier ex-premier ministre du Québec à y aspirer. Robert Bourassa trouvait même incongru qu’on lui demande si cela pourrait l’intéresser.

Le titre que le gouvernement Couillard avait donné à sa nouvelle politique constitutionnelle, en juin 2017, s’applique parfaitement à M. Charest : être Québécois a toujours été simplement sa façon d’être Canadien.

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Les conservateurs du Québec, Alain Rayes en tête, voient dans l’ancien premier ministre celui qui pourrait le mieux recentrer leur parti et lui assurer un avenir au Québec, tandis que l’élection de Pierre Poilievre lui vaudrait un séjour dans les limbes d’une durée indéterminée.

On peut toutefois se demander lequel des deux serait le plus en mesure de s’assurer de l’appui du premier ministre Legault, qui a toutes les chances d’être toujours en poste lors de la prochaine élection fédérale.

Que l’un ou l’autre devienne chef du Parti conservateur du Canada, M. Legault risque de se retrouver dans une position embarrassante. S’associer à un homme aussi en porte-à-faux avec les valeurs québécoises que l’est M. Poilievre semble impensable, mais il serait également inconfortable de collaborer avec celui auquel on reproche d’avoir présidé à une corruption sans précédent des mœurs politiques du Québec.

Pour n’importe quel premier ministre du Canada, les relations entre le Québec et le reste du pays demeureront un sujet délicat, mais ce serait encore plus vrai dans le cas de M. Charest. De chaque côté, on le soupçonnerait toujours de servir les intérêts de l’autre.

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