Internet sera libertarien (ou ne sera pas)

La Silicon Valley est depuis 50 ans l’épicentre des nouvelles technologies. C’est aussi un repaire prisé de milliardaires libertariens opposés à toute forme d’autorité centrale. Aucune surprise alors s’ils rêvent d’un avenir où Internet sera comme le bitcoin et les NFT, c’est-à-dire complètement hors de contrôle. Pour le meilleur et pour le pire.

On connaît déjà le nom de cet Internet du futur. Il s’agit du Web3. Un clin d’œil au Web 2.0, dans lequel nous vivons actuellement et qui se caractérise par des sites Web riches, dynamiques et interactifs où le contenu créé par les internautes est roi et maître. Selon la théorie de l’évolution du Web, le Web 2.0 est extrêmement centralisé. Il est essentiellement contrôlé par les GAFAM. On accède à des applications, à des produits et à des services grâce à son compte Apple, Amazon, Facebook, Google ou Microsoft.

Il y a dix ans, on promettait un Web 3.0 « sémantique », où les ordinateurs comprendraient le langage naturel tel qu’on l’écrit ou le parle. Cette promesse a été en partie remplie par l’intelligence artificielle, mais, si on avait à utiliser les bons chiffres, on pourrait resituer cette évolution de la Toile comme étant le Web 2.5, disons.

Du bitcoin aux NFT puis au Web3

Car le Web3 part dans une tout autre direction autrement plus utopique. « Le Web3 est un Internet décentralisé reposant sur la blockchain et qui ne serait redevable à aucune plateforme centrale, donc qui ne serait assujetti à aucune forme de censure », explique Stéphane Ricoul, spécialiste du numérique et directeur exécutif stratégie numérique pour la firme montréalaise Talsom.

« C’est une vision très contraire au modèle des GAFAM, qui s’oppose évidemment aussi à toute forme de contrôle central. Dire que le Web3 est une vision libertarienne du Web actuel est tout à fait légitime », ajoute-t-il.

Ce qu’on appelle la chaîne de blocs, et que les adeptes du triple cork seven-twenty avec tail-grab en half-pipe sur leur planche de surf appellent la blockchain, est le principal composant technique qui anime des cryptomonnaies comme le bitcoin. C’est aussi un élément essentiel à l’existence même des jetons non fongibles, ou NFT dans la langue du Big Air.

La chaîne de blocs est une base de données distribuée, c’est-à-dire répartie sur autant de postes informatiques qu’il est possible de mettre en réseau. On y répertorie toutes les transactions successives effectuées entre utilisateurs d’un même système ou d’une même plateforme. Chacune de ces transactions représente un « bloc », soit un maillon de la chaîne.

Sur papier, donc, le Web3 est l’évolution logique du bitcoin et des NFT, car comme les deux autres, il a besoin pour exister que des millions d’ordinateurs s’échangent de l’information sur l’activité de ses utilisateurs. À la limite, les utilisateurs d’un même environnement Web3 pourraient aussi en devenir les propriétaires en participant au développement de la cryptomonnaie qui sous-tend cet environnement.

Et comme tout cela se fait automatiquement, sans intervention humaine, le Web3 vivra sans qu’une seule personne puisse contrôler l’information qui y circule.

Cette promesse de décentralisation fait vibrer une corde sensible chez ceux qui se sentent présentement étouffés par toute forme d’autorité, en ligne comme en personne : les diffuseurs de contenu douteux et haineux bannis par Facebook, Twitter et YouTube, les opposants aux « gros gouvernements », etc.

Le Web3 demeure présentement plutôt abstrait. Il est sur les lèvres des investisseurs dans la Silicon Valley, car il promet de créer de tout nouveaux services Web à l’ombre des géants du numérique. Et dans la foulée de l’engouement spéculatif qui entoure les cryptomonnaies et les NFT, le Web3 suscite aussi un intérêt démesuré de gens qui espèrent s’en mettre plein les poches, même s’ils ne savent pas encore exactement comment.

Mais comme on dit, plus c’est risqué, plus le potentiel de rendement est grand.

Liberté ou polarisation ?

Toujours en théorie, le Web3 promet en quelque sorte la liberté pour tous. Ainsi, Donald Trump ne se verrait banni d’une plateforme sociale que si une majorité d’utilisateurs se montrait désireuse qu’il n’y partage plus ses insultes et ses injures.

Cette liberté s’apparenterait donc davantage à la volonté du plus grand nombre. Avec une nuance : le plus grand nombre de gens présents sur une même plateforme en même temps. Ceux qui trouvent l’opinion publique divisée et polarisée à l’heure actuelle n’ont rien vu. Le Web3 promet d’éloigner encore plus les gens ayant des vues opposées de la réalité, puisqu’ils pourront se regrouper selon leur opinion sur des plateformes différentes.

Naturellement, plus le Web3 sera grand et diversifié, plus l’infrastructure derrière devra être imposante. En ce moment, les promoteurs du Web3 privilégient l’utilisation d’une seule monnaie, l’Ethereum, qui consomme l’équivalent des deux tiers de toute l’énergie utilisée au Québec. C’est énorme. Cela pourrait toutefois changer puisqu’il serait possible de faire fonctionner cette cryptomonnaie d’une manière qui réduirait de 99,5 % son empreinte énergétique.

Est-ce crédible ? Encore là, il faudra choisir votre camp. Un Internet mondial propre, libre et décentralisé qui est exempt de toute autorité réglementaire a résolument un côté utopique. Il est prématuré d’imaginer que le Web3 pourrait exister quand on voit comment le bitcoin et même les NFT tardent à remplir leurs promesses révolutionnaires. Et on ne parle pas des nombreux cas de fraudes ou d’arnaques permises par ces nouvelles technologies.

Cela dit, il est toujours permis de rêver. Et dans une Silicon Valley bourrée de milliardaires, c’est le genre de rêve qui pourrait bien devenir réalité.

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