La victime du Printemps érable

Si Gabriel Nadeau-Dubois était indéniablement la figure de proue du Printemps érable, l’ancien ministre des Finances dans le gouvernement Charest, Raymond Bachand, pourrait en revendiquer la paternité.

Dans un discours présenté devant le Conseil du patronat, en février 2010, M. Bachand avaitlancé l’idée d’une « révolution culturelle », en réalité tarifaire, qu’il estimait nécessaire pour reprendre le contrôle des finances publiques.

« Sur chaque service que l’État offre, il y a une question fondamentale qui est celle-ci : “Quelle est la juste part que moi, comme citoyen, je dois payer, et que la collectivité doit payer ?” […] Si ce sont les services qu’on veut, il faut accepter de payer pour ça », avait-il expliqué.

Le problème était évidemment de déterminer ce qu’était la « juste part ». Fallait-il payer en fonction du service reçu, selon le principe de l’utilisateur-payeur, ou du revenu de la personne qui le recevait ? Le ministre et le comité d’économistes qui le conseillait avaient choisi la première option, ce qui avantageait les mieux nantis.

Dans son discours du budget du 31 mars suivant, M. Bachand avait fait valoir qu’en dépit du dégel des droits de scolarité, en 2007, les étudiants québécois ne payaient que 13 % des coûts de leur formation universitaire, alors que cette proportion était de 23 % ailleurs au Canada.

L’année suivante, il annonçait qu’à compter de l’automne 2012, les droits de scolarité allaient augmenter de 325 $ par année pendant cinq ans. En valeur réelle, compte tenu de l’inflation, cela devait les porter au niveau de ce qu’ils étaient en 1968, mais le mouvement étudiant a plutôt vu dans ce rattrapage une manifestation intolérable des orientations néolibérales du gouvernement Charest.

Au départ, malgré une certaine sympathie parfois teintée de nostalgie, bien des Québécois ont observé le mouvement de grève dans les cégeps et les universités d’un œil perplexe. Après tout, même au bout de cinq ans, les étudiants se retrouveraient dans une situation nettement plus avantageuse que ceux des autres provinces.

Les dizaines de milliers de personnes qui sont descendues dans les rues un peu partout au Québec en jouant de la casserole se fichaient pas mal des droits de scolarité.Elles ont surtout saisi l’occasion de manifester leur lassitude envers un gouvernement au pouvoir depuis neuf ans et qui, faute d’avoir réussi à démanteler l’État, semblait l’avoir mis au service des amis du PLQ.

Pendant un moment, on a eu l’impression qu’après la période de désillusion consécutive à la défaite du Oui en 1995, les Québécois avaient décidé de se réapproprier la politique pour changer les choses, mais l’élection du 4 septembre 2012 a clairement démontré les limites de la remise en question.

Sur un total de 4,3 millions de suffrages exprimés, l’écart entre le PQ et le PLQ était inférieur à 33 000 voix. Le retard de la CAQ, qui avait appuyé la hausse des droits de scolarité, était de seulement 210 000 voix. Les libéraux ont été battus, mais on ne peut pas dire que la « majorité silencieuse » à laquelle en avait appelé Jean Charest se soit levée d’un bloc contre la « révolution culturelle » de Raymond Bachand.

Depuis trois ans, c’est plutôt l’assainissement des finances publiques résultant des politiques d’austérité du gouvernement Couillard qui a permis au gouvernement Legault de limiter la hausse des tarifs à celle de l’inflation, à la notable exception de la facture d’électricité.

Après l’élection de 2012, le premier geste du gouvernement Pauline Marois avait été d’annuler la hausse des droits de scolarité, mais cela ne suffisait plus à ceux qui réclamaient maintenant la gratuité complète.

Mme Marois avait arboré le « carré rouge » des manifestants, mais ceux qui avaient espéré que l’élection du PQ marquerait un virage à gauche ont vite déchanté. Plutôt que de profiter de la mobilisation citoyenne provoquée par le Printemps érable, le gouvernement Marois s’est montré brouillon et a finalement déçu tout le monde.

De nombreux gouvernements minoritaires ont réussi à convaincre les électeurs de leur accorder un mandat majoritaire, mais celui-là a fait tout le contraire. On ne savait plus exactement ce qu’était le PQ, et plusieurs se le demandent encore.

Même sans la révolte étudiante, l’usure du pouvoir aurait sans doute eu raison du PLQ. Son purgatoire a duré à peine 19 mois, et ses malheurs d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec les événements de 2012. À l’inverse, le Printemps érable aurait pu être l’occasion d’une renaissance pour le PQ, alors qu’il aura été le prélude à sa débâcle.

Le hasard a le sens du drame. Dix ans plus tard, l’actuel chef du PQ, qui était l’avocat des « carrés rouges » à l’époque, doit se battre pour sa survie contre celui qui en était le principal leader.

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