Et juste comme ça…

L’héroïne de «And Just Like That», Carrie, est parvenue à la mi-cinquantaine avec des cicatrices et des gants en caoutchouc pour fumer ses clopes. Malheureusement, elle ne nous apprend rien sur l’art de vieillir en beauté.
Photo: HBO Max L’héroïne de «And Just Like That», Carrie, est parvenue à la mi-cinquantaine avec des cicatrices et des gants en caoutchouc pour fumer ses clopes. Malheureusement, elle ne nous apprend rien sur l’art de vieillir en beauté.

Les photographes recherchent l’heure bleue, celle qui apparaît une dizaine de minutes après l’heure dorée, si spectaculaire au coucher du soleil. La lumière est suffisante pour définir les zones d’ombre, car il ne fait pas encore nuit, il fait bleu. L’atmosphère perche à la fois sur le fil du mystère et de la clarté, un rien romantique, mais sans excès. Pensons déshabillé de soie ou de cachemire.

J’entre dans la brunante de la vie comme on enfile une robe de chambre en cachemire gris perle. C’est à la fois doux, discret, élégant et confortable. Et ça vaut cher ; le prix de l’expérience.

Je suis la première d’une longue lignée de femmes à ne pas vivre selon ce que la société attend d’une ménopausée déclassée par la trame narrative, défraîchie par le temps. La première à ne pas vivre derrière un paravent, à me ficher de la rumeur. J’ai même écrit le roman, c’est dire si j’y ai réfléchi un peu.

Je glisse dans l’heure bleue, sans filtres, sans aiguilles, sans chirurgie, tant pis. J’ai déjà vu cette bataille perdue, sans gain visible pour l’âme, il me semble. J’ai plutôt choisi de creuser là où il y a encore à découvrir, quelque chose comme un apaisement ; une sérénité semble même possible. Mais le temps est mon allié. J’observe son lent travail de sablage de toutes les aspérités intérieures. Que ne naissons-nous déjà vieux ?

J’ai eu des mentores de longue date, des femmes inspirantes, plus libres que la moyenne, Loulou, Mimi, Suzanne, toutes octogénaires aujourd’hui, qui m’ont transmis un brin de leur panache et quelques conseils pour vieillir avec le moins de corsets possible.

Aujourd’hui, je mentore à mon tour de jeunes étudiantes en journalisme qui ont l’âge d’être mes filles. Tout ce qu’elles ont besoin d’entendre, c’est : « Vas-y ! T’es capable. Tu as quoi à perdre ? Si ça se trouve, dans cinq ans, tu seras en train de cultiver des vignes dans l’Hérault, mariée à une Française » (Allo Sophie !).

À leur âge, un beau Californien sportif — Hi Glen ! — m’avait demandée en mariage et voulait acheter un vignoble en Oregon pour y fonder une famille. J’ai raté l’occasion de déguster du pinot noir à 9 h du matin, d’avoir des kids américains et de fêter Thanksgiving comme du monde.

Le secret du bonheur et le comble de l’art, c’est de vivre comme tout le monde, en n’étant comme personne

 

Le lâcher-prise du bel âge

Comme la plupart des femmes parvenues à mon âge crépusculaire, je ne retournerais pour rien au monde à 20 ans. Même pas pour le physique, que je n’appréciais pas à sa juste valeur. J’ai atteint cette étape semi-délicieuse où je peux enfiler une jupe Georges Lévesque par-dessus mon kit de ski de fond juste parce que mon B me lance que j’ai l’air « d’une mère de Saint-Lambert qui s’en va faire “son” sport ». Ah ouin ? ! Regarde-moi bien aller…

Je suis parvenue à un détachement qui vient avec la Libârté 55 ; plus rien à prouver, tout à essayer encore. Et comme le relate si bien Vivian Gornick dans La femme à part : en vieillissant, les hommes ne sont plus un plat principal ; davantage les condiments. Je n’ai plus faim pour les cinq services, d’ailleurs. Je pourrais souper avec les olives vertes épicées de chez Adonis et mon Gin-ette, le gin de notre Ginette nationale, un coup de marketing réussi. Et un mec torse nu avec sa guitare, Saint-Valentin ou pas, fait harissa-relish-salsa à lui seul. L’érotisme mûr se vit de multiples façons. L’écrivaine Catherine Millet, qui a fait un tabac jadis en décrivant ses partouzes parisiennes, pense que « prendre de l’âge, c’est être plus exigeante avec le désir ». J’abonde.

La femme à part, c’est la femme affranchie du regard contraignant du patriarcat, la divorcée joyeuse, la sauve-qui-peut du coucouple et des étiquettes.

Juste pour savoir ce que Carrie, Charlotte et Miranda étaient devenues, je me suis abonnée à Crave pour visionner And Just Like That, la suite très woke de Sex and the City, série iconique de ma trentaine. La sulfureuse Samantha n’est plus qu’un souvenir, mais il reste les trois autres, qui ont atteint l’heure bleue, la mi-cinquantaine, « moitié figue, moitié raisin ».

L’amour romanesque à la Cendrillon est encore central dans leur quête, à un âge où l’on devrait s’appartenir davantage. Aucune ne semble s’être épanouie par la méditation ou la kundalini. Elles sont à côté de leurs si précieuses pompes, ployant sous les diktats du fric et de ses mirages. Certes, elles s’envoient en l’air (on a au moins échappé au cliché de la ménopausée invisible), mais il manque une maturité qui vous épargne bien des regrets et permet de tout relativiser. Je les aime toujours, mais elles ne m’enseignent plus rien sur l’art de vieillir.

Une femme seule et âgée est deux fois femme. Deux fois plus exposée, fragile, fébrile.

 

Qui a peur des vieilles ?

Drôle de question qui coiffe l’essai bien campé de la jeune journaliste de 38 ans Marie Charrel, Qui a peur des vieilles ?. En fait, selon son enquête, elles font peur justement parce qu’elles sont libres ET devenues invisibles. Elles ont les coudées franches, peuvent parler, s’imposer dans le grand jeu qui leur disait « sois vieille et cache-toi » après avoir été belles et s’être tues.

Marie Charrel ratisse large, abordant rides et capitalisme (médias, cosmétique et chirurgie) : « Ne changez rien mais restez jeunes. Ne trichez pas, mais achetez le sérum antirides de la page 52. Il y a de quoi perdre la tête », parlant sexe ou invisibilité, nous comparant à une commode Louis XVI au milieu d’un salon suédois. Sans parler du « stéréotype de la femme mûre mais toujours séduisante, humiliée mais toujours digne ».

Il y a des perles dans ce coup de gueule qui dénonce un double traitement et un imaginaire limité quant aux perspectives possibles pour une quinquagénaire pas encore trop momifiée et qu’on traitera de quinquado dès qu’elle sortira du rang CPCH, collier de perles, carré Hermès.

« L’Église a joué un grand rôle dans la diabolisation de la femme âgée. Puisqu’elle est stérile, celle-ci ne peut plus justifier, moralement, d’avoir encore une sexualité active. » Soit tu baises pour la cause (la reproduction), soit tu entres chez les nonnes.

Bien sûr que la sérénité, la santé et la liberté sont parfois des loisirs de privilégiées (encore que…). Mais il y a une chose universelle sur laquelle je ne transige plus : le respect. En tout. Mes cicatrices, je les ai gagnées à la dure.

Vous pouvez me dire « tu », mais le baise-main est un atout.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Tout ça pour ça

Je n’ai jamais reçu de dick pics (photos de pénis). Et je n’en sollicite pas auprès de mon amoureux non plus. Ça ne m’excite pas. Je ne dois pas être la seule. Dans le documentaire de l’humoriste Kim Lévesque-Lizotte Allô, voici mon pénis, une jeune femme mentionne qu’elle n’a pas assez de doigts pour compter le nombre de dick pics reçues dans la dernière… semaine. Bien que cette « tradition » soit générationnelle, n’empêche, le but convoité est-il atteint à la vue d’un phallus ?

L’analyse faite sur les réactions cérébrales des femmes (en labo) parle d’elle-même : aucune ne s’est roulée d’extase ni n’a eu d’orgasme spontané à la vision de cet organe reproduit depuis les Grecs. Le documentaire couvre beaucoup d’angles de cette nouvelle réalité sociale. Je me demande ce qu’on pourra bien dévoiler après cela. Sur Crave. bit.ly/34IjW5y


Terminé la série And Just Like That… (bit.ly/362BTwo) et entamé The Gilded Age (L’âge doré), où les femmes « mûres » de ce Downton Abbey à New York jouent un rôle d’avant-plan dans les intrigues mondaines de la fin du XIXe siècle. L’excellente Cynthia Nixon (la Miranda de Sex and the City) y joue le rôle de la sympathique tante Ada aux côtés de sa soeur Agnès, une veuve aigrie. Le scénariste, Julian Fellowes, nous a déjà offert Downton Abbey et la délicieuse grand-mère campée par Maggie Smith. Les personnages semblent moins attachants dans cette mouture américaine. Mais je suis déjà accro, notamment au baise-main, à l’amitié entre les jeunes Marian et Peggy, aux costumes et aux décors. À suivre sur HBO. bit.ly/3JkdnVX

Savouré La fille de cinquante ans, de l’écrivaine suédoise Malin Lindroth. Ce témoignage d’une « vieille fille » dans la cinquantaine qui s’assume sur le tard permet de constater encore une fois qu’il manque quelque chose à la femme sans homme. « Le romantisme de la vie à deux est, en gros, la seule expression de l’amour que proposent l’époque, la culture et le marché économique qui sont les nôtres. » À cette culture qui lui fait porter son célibat involontaire comme un échec personnel, Malin Lindroth répond de multiples façons : « Je regrette d’avoir cru en l’illusion que le silence était le prix à payer pour ma survie. »

Elle rappelle que Beauvoir et Susan Sontag ont souligné que les femmes sont plus libres avant la puberté et après la ménopause. La vieille fille, elle, est hors catégorie. « Si le regard masculin a la valeur de la Cour suprême, le rôle de la vieille fille est de le torpiller. » Un délicieux bouquin un rien triste, entre essai et aveux. bit.ly/3uAoMNf



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