L’illuminée

C’était à se demander s’il fallait rire ou pleurer d’entendre la ministre déléguée aux Transports, Chantal Rouleau, qui est également ministre responsable de la Métropole, faire une apologie passionnée du REM de l’Est à l’Assemblée nationale.

Depuis sa nomination, Mme Rouleau s’était plutôt fait remarquer par sa discrétion, mais on ne perdait rien pour attendre. Elle se révèle très divertissante. Pour une fois qu’on lui demande de défendre un gros dossier, elle a manifestement décidé d’y mettre tout son cœur.

Certes, l’ouvrage sera de taille, mais l’enthousiasme de la ministre, qui frise l’illumination, semble la transporter un peu loin. « Le monde entier a les yeux rivés sur ce projet », a-t-elle déclaré. Sous les yeux moqueurs de l’opposition, elle a brandi un plan de la ville de Paris, qu’elle semble avoir prise pour modèle, avec son enchevêtrement de lignes de métro et d’autobus.

« Malheureusement, Paris et Pointe-aux-Trembles, ce n’est pas la même réalité », a lâché, railleur, le porte-parole libéral en matière de transports, André Fortin. On le sait, la lorgnette politique peut être terriblement réductrice. Là où Mme Rouleau voit un véritable « projet de société », qui va « permettre à des jeunes d’avoir accès à des zones de savoir », M. Fortin voit plutôt un projet partisan visant à desservir sa circonscription de Pointe-aux-Trembles. Selon lui, la ministre donnerait au REM de l’Est la priorité sur le prolongement de la ligne bleue vers Anjou et ignorerait les inquiétudes des résidents de Tétreaultville, d’Hochelaga-Maisonneuve et de Mercier-Est.

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Tout le monde convient que les résidents de l’est de Montréal ont droit à un service de transport en commun adéquat et que tous les efforts doivent être faits pour contenir l’étalement urbain. On peut également comprendre que le gouvernement Legault soit particulièrement sensible aux besoins d’un secteur qui constitue la tête de pont de la CAQ sur l’île.

Selon Mme Rouleau, dénigrer ce projet, c’est dénigrer toute la population de l’est. Désolé, mais si on doit investir 10 milliards et défigurer Montréal de façon permanente, même si on tente de présenter cette cicatrice comme une « signature », il n’est pas exagéré d’exiger que les besoins aient été correctement cernés.

À en croire l’avis de l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM) dont La Presse a fait état, ce n’est manifestement pas le cas, dans la mesure où 94 % des usagers du REM de l’Est proviendraient de services de transports existants, qui souffriraient d’un manque à gagner au profit de son promoteur, la Caisse de dépôt et placement du Québec, laquelle doit se préoccuper avant tout de son rendement.

Face à ce constat déplaisant, Mme Rouleau a fait ce que font tous les politiciens quand ils sont contrariés, c’est-à-dire tirer sur le messager. À l’entendre, l’ARTM a tout faux et devrait se mêler de ses affaires — ce qui est pourtant le cas — plutôt que de « dénigrer un projet visionnaire ».

La ministre s’en est également prise à la Société de transport de Montréal (STM), avec laquelle elle n’en est pas à son premier différend et qui est tout aussi critique du projet. Selon elle, cette attitude négative serait simplement le fruit de l’amertume du directeur général démissionnaire, Luc Tremblay, qui a vivement dénoncé le sous-financement dont souffre l’organisme. La pauvre va bientôt crier au complot !

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En 2018, François Legault était très heureux d’accueillir dans son équipe la mairesse de l’arrondissement de Rivière-des-Prairies–Pointe-aux-Trembles, qui donnait à la CAQ une chance de mettre le pied à Montréal. Même s’il était conscient de ses limites, il n’avait pas d’autre choix que de lui faire une place au Conseil des ministres.

On souhaiterait toutefois qu’il calme un peu cette illuminée, qui donne l’impression de faire du REM de l’Est une mission quasi évangélique au détriment du bon sens et des fonds publics. Il est vrai qu’à voir le premier ministre défendre le « troisième lien » avec autant d’acharnement, Mme Rouleau peut penser que ces considérations sont secondaires. Soit, Pointe-aux-Trembles n’est peut-être pas Paris, mais vaut bien Québec, non ?

Tout indique que le gouvernement choisira finalement la voie classique à emprunter quand un projet bat de l’aile, c’est-à-dire y engloutir encore plus d’argent, en prétextant répondre aux conditions de la mairesse Plante, qui aurait préféré un tramway, mais qui se dit maintenant « acculée au pied du mur par le gouvernement et la Caisse ».

Lors de la prochaine campagne électorale, Mme Rouleau pourra donc se vanter que son agitation lui a permis de remporter une grande victoire pour ses électeurs.

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