Lettre d’Abitibi

La région regorge de machins insolites d’un exotisme fou pour les Européens mais aussi pour les Montréalais qui croient qu’il n’y a là que des maringouins, des épinettes noires et des bûcherons qui se montrent les fesses.

Dans les prochains jours, c’est à Rouyn-Noranda (ou Rouanda, comme disait Serge Gainsbourg) que ça se passe.
Si, à L’Express ou au Continental, rue Saint-Denis, on vous donne toujours — et du bout des lèvres — la table des nobodys près des toilettes, réservez tout de suite : le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue commence demain. « Et pendant le festival, les plus branchés de Montréal, de jeunes réalisateurs qui travaillent dans la pub, par exemple, viennent chez nous », affirme son président, Jacques Matte. La mauvaise nouvelle : tout ce beau monde sera de retour le 4 novembre.
On s’est rencontrés à la mi-octobre, downtown Rouyn. C’est Jacques qui a choisi le cadre de notre tête-à-tête, espérant sans doute qu’un journaliste qui crèche sur le Plateau ne cracherait pas sur L’Abstracto, un café-bar cool et unique dont un je-ne-sais-quoi évoque certains troquets de l’avenue du Mont-Royal. Les Rouynorandiens, et les Abitibiens en général, ont peut-être la couenne dure et le coeur sur la main, mais ils ont aussi la peau courte. Le visiteur, surtout lorsqu’il débarque de Montréal-la-grosse-méchante-qui-se-prend-pour-le-nombril-du-Québec, a souvent l’impression d’être accueilli par les locaux avec, en plus d’une poignée de main virile, une question et un conseil, tous deux subliminaux...
- Tu m’aimes-tu, même si je vis à 700 kilomètres du boulevard Saint-Laurent et que j’ai un panache d’orignal sur le hood ?
- T’es ben mieux de pas me faire suer avec tes commentaires et ton snobisme métropolitain.
Pour rassurer tout de suite mon interlocuteur, un coming out s’imposait : Jacques, je vous l’avoue, j’ai été expulsé des entrailles de ma mère, sommairement lavé puis proprement circoncis à 45 minutes d’ici, direction nord, à La Sarre Beach, bled encore plus pedzouille que Rouyn. Oups ! C’est sorti tout seul. Vilain, vilain snobisme métropolitain !
Bien sûr, à l’époque de mes premières piqûres de maringouin sous une épinette noire et gracile dressée au fin fond d’un rang croche près d’un hameau baptisé Beaucanton, l’idée d’un festival de cinéma international en ces contrées sauvages qui réussirait à attirer Gainsbourg, Pierre Richard et Sylvie Vartan n’était qu’un fantasme culturel quasi obscène. Et quel cerveau perturbé méritant d’urgence une lobotomie aurait cru qu’à Rouyn, un jour, on trouverait un bar gai, Station d., où on convie les festivaliers mercredi prochain pour une soirée drag-queen organisée sur le thème des grandes stars du cinéma ?
Ouvert il a dix ans, L’Abstracto, adopté d’emblée par la meute estudiantine assoiffée (de plein d’affaires, dont de nouveautés), a survécu là où d’autres concepts importés d’ailleurs (La Cage aux Porcs, pour n’en nommer qu’un) sont repartis penauds, la bite à tibi entre les jambes.
Aujourd’hui, l’endroit est devenu un incontournable, une halte obligée, une vitrine pour les artistes peintres et les chanteurs de la relève (comme en septembre dernier, Pierre Lapointe, la coqueluche de l’heure). Facile d’imaginer dans ce bistrot convivial Roy Dupuis et Patrick Huard, qui se farciront le voyage cette année, descendant l’une après l’autre après l’autre des bières importées puis un excellent express pour se requinquer et soupesant les enseignements du film Comment devenir un trou de cul et enfin plaire aux femmes, de Roger Boire (présenté au festival en première mondiale).
Idem pour La Muse Gueule, le resto adjacent, qui partage avec L’Abstracto la même porte d’entrée et le même esprit. Au menu, des plats simples, réussis et aux noms espiègles, préparés et servis à la bonne franquette par un personnel jeune qui ne connaît pas le stress (les veinards). Attablé là il y a deux semaines, pendant que j’attendais ma pizza à croûte mince (une rareté au nord de Mont-Tremblant), comme Thérèse de Lisieux, j’ai eu une vision prémonitoire : Sophie Lorain (qui viendra présenter Maman Last Call) perplexe devant le choix de pâtes (« La Pincée ? La Pleureuse ? Vite, c’est le dernier service ! »). Et Carole Laure, pressentie en ville pour CQ2, dévorant sans vergogne « la Cochonne » (un sandwich baguette avec du porc à l’ail et du brie).
Je ne suis pas le seul visionnaire dans le coin. Il y a Jacques et son festival, bien sûr. Il y a aussi cet homme qui, m’a raconté ma mère, jure avoir vu la Vierge dans son champ, entre La Sarre et Normétal (village devenu célèbre lorsqu’un bûcheron mal embouché a montré ses fesses à sainte Julie Snyder, descendue du ciel pour lui annoncer la bonne nouvelle : « Mon fils, tu as été choisi dans la première cuvée de Star Académie »).
En fait, l’Abitibi regorge de machins insolites d’un exotisme fou pour les Européens mais aussi pour les Montréalais qui croient qu’en Abitibi, il n’y a que des maringouins, des épinettes noires et des bûcherons qui se montrent les fesses.
« On a emmené Dominique Besnehard [agent d’artistes français très puissant, plus Fouquet’s et George V que Tim Horton’s et Motel Alpin, disons, qui a découvert Béatrice Dalle et lancé Binoche] dans une mine, sous terre, raconte Jacques Matte. Il a été emballé et en a parlé à tout le monde. Le Refuge Pageau, près d’Amos, avec le bonhomme qui parle avec les loups, ça fait aussi son effet. Faut pas être complexé. Même ceux que j’appelle les cas lourds, habitués à plus de glamour, quand ils se rendent compte qu’on ne joue pas de game, ils baissent vite d’un ou deux crans. »
Parmi ces à-côtés étonnants pour festivaliers curieux, Jacques aurait pu ajouter la cathédrale d’Amos, un truc pas possible érigé dans un style romano-byzantin, du bonbon pour les férus d’architecture délirante sertie par la forêt boréale. Ou le village de Bourlamaque, à Val-d’Or : 80 maisonnettes en bois rond construites il y a 70 ans par la compagnie minière pour les employés, un must pour les Français encore obsédés par la cabane au Canada. Ou une réserve indienne avec une église en forme de tipi. Ou un boomtown rescapé de la ruée vers l’or des années 30 et son look Far West...
«On prend en charge les invités, on fait tout pour leur faire plaisir. Je n’ai rien contre les festivals de Montréal et de Toronto, mais ça reste une expérience urbaine. Ici, ça ne ressemble à rien. » En effet.
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- L’Abstracto – La Muse Gueule, 144, rue Perreault Est, (819) 762-8840.
- Station d., café-bar, 5 à 7 et Panini, 63, rue Perreault Est, (819) 979-8696.
- Info-festival : www.telebecinternet.com/festivalcinema

jyg90@hotmail.com

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