Le dinosaure

À entendre Pierre Poilievre expliquer pourquoi il veut devenir premier ministre du Canada, on en arrive presque à s’ennuyer de Stephen Harper.

Pas besoin d’un dessin pour comprendre pourquoi Alain Rayes a décidé de quitter son poste de lieutenant du Parti conservateur du Canada (PCC) au Québec afin de s’impliquer dans la course à la succession d’Erin O’Toole. Le populisme presque caricatural de M. Poilievre, tel qu’il apparaît dans sa présentation vidéo, risque d’ouvrir une période de glaciation pour les conservateurs au Québec.

M. Rayes souhaite un chef qui représenterait « les valeurs et les idéaux progressistes, de centre droit économique ». Bref, tout le contraire du député de Carleton. À l’exception de son français, qui est excellent, le goon du PCC est aux antipodes de l’électeur québécois moyen, qui croit malgré tout que la réduction de l’État à sa plus simple expression n’est pas la solution.

Si, dans l’esprit de M. Poilievre, c’est d’abord « la famille et la communauté » qui doivent assurer un « solide filet de sécurité », les Québécois croient encore à l’État providence hérité de la Révolution tranquille, malgré ses imperfections, comme François Legault l’a très bien compris.

Tout le monde en a assez des mesures sanitaires, et des erreurs ont sans doute été commises, aussi bien à Ottawa qu’à Québec, mais on frémit à l’idée qu’un homme comme M. Poilievre puisse se retrouver un jour à la tête d’un gouvernement en temps de pandémie.

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Il est vrai que les voies de la politique sont parfois impénétrables et que le système préférentiel peut donner des résultats inattendus, comme les deux dernières courses l’ont démontré. À voir l’humeur des conservateurs depuis quelques semaines, c’est cependant à se demander qui pourra arrêter M. Poilievre.

Erin O’Toole a sans doute été maladroit dans sa tentative de recentrage, mais on soupçonnerait presque un « progressiste » qui aurait envie de s’embarquer dans cette galère d’avoir des tendances masochistes. La course à sa succession n’est même pas commencée que certains parlent déjà de couronnement.

Encore une fois, on évoque la candidature de Peter MacKay, qui serait sans doute un moindre mal, mais on comprendrait les militants conservateurs de ne pas vouloir élire un chef qui a développé une image de perdant.

 

M. Rayes voit Jean Charest dans sa soupe. Certes, ce dernier a toujours donné l’impression d’être devenu premier ministre du Québec à contrecœur, faute d’avoir pu être celui du Canada, mais il aurait presque l’air d’un extraterrestre dans le PCC d’aujourd’hui.

S’il est vrai que l’enquête Mâchurer sur le financement du Parti libéral du Québec a perdu toute crédibilité, son nom demeure néanmoins associé à une période de déliquescence des mœurs politiques que bien des Québécois ne sont pas près d’oublier.

Que ce soit avec ou sans Justin Trudeau, qui semble de plus en plus absent, les libéraux auraient toutes les raisons de se réjouir de faire face à un adversaire aussi polarisant que M. Poilievre, qui libérerait encore plus d’espace au centre du spectre politique, mais le plus heureux serait sans doute le Bloc québécois.

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Malgré une sympathie de circonstance, le triste sort de M. O’Toole n’a pas eu l’air de chagriner beaucoup Yves-François Blanchet, qui doit en grande partie les bons résultats de son parti à l’élection de l’automne dernier au dérapage de la modératrice lors du débat télévisé en anglais. La présence de M. Poilievre lui faciliterait certainement la tâche. L’affrontement entre ces deux chats de ruelle ne manquerait pas de piquant.

Lors de la prochaine élection fédérale, le chef du Bloc ne demandera certainement pas mieux que de redevenir le porte-parole officieux de M. Legault, comme il s’était autoproclamé en 2019.

L’automne dernier, le premier ministre Legault avait misé gros sur l’élection d’un gouvernement O’Toole pour faire avancer son « Nouveau projet pour les nationalistes du Québec ». Même si M. Poilievre partage avec le chef sortant une vision plus décentralisée du fédéralisme, dans la tradition du Parti conservateur, M. Legault ne pourra pas s’afficher avec un homme dans lequel les Québécois verront plutôt un dinosaure.

Dans le débat sur la loi 21, M. O’Toole avait adopté une politique de non-ingérence, même s’il y était personnellement opposé. M. Poilievre, qui a insisté sur le droit d’exprimer librement ses convictions religieuses dans la version anglaise de sa vidéo, n’aura sans doute pas la même réserve.

L’arrivée de M. Poilievre pourrait néanmoins présenter certains avantages. M. Legault pourrait mettre Éric Duhaime et lui dans le même sac. Imaginer le premier au pouvoir à Ottawa et le second à Québec suffit à donner des cauchemars.

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