État islamique pas mort

Sous toutes les latitudes, sur tous les continents à des degrés divers, l’islamisme se porte bien. Là où on avait cru l’abattre, avec la chute de l’organisation État islamique (EI) — qui avait tenu de larges pans de territoire entre 2014 et 2019, en Syrie mais aussi en Irak —, le revoici qui frappe un grand coup dans le Kurdistan syrien.

Pendant une semaine, le groupe EI a attaqué l’une des plus grandes prisons de djihadistes contrôlées par les forces kurdes, la prison de Ghwayran, à Hassaké.

Avec des centaines de combattants, l’organisation islamiste était sur le point de l’emporter et de libérer les quelque 3500 détenus qui s’y trouvaient, lorsque l’intervention de forces spéciales américaines et britanniques a prévenu cette issue in extremis.

Le bilan horrible (dressé par Le Monde) de cette sanglante bataille rangée donne une idée des forces en présence et du sérieux de la mobilisation islamiste pour libérer les « frères de combat » : 495 morts, dont 374 détenus et assaillants, 77 employés et gardiens de la prison, 40 soldats des Forces démocratiques syriennes (FDS, essentiellement des milices kurdes) et 4 civils.

Dans les jours suivant immédiatement les événements de Hassaké, et dans la même région (100 km plus à l’ouest), les États-Unis y sont allés d’un raid contre le « calife » Abou Ibrahim al-Qourachi, l’homme qui avait vraisemblablement planifié cette attaque dans les semaines précédentes.

Il s’est suicidé à l’explosif le 3 février, emportant une partie de sa famille, alors que les forces spéciales américaines étaient sur le point de le capturer.


  

Cette séquence dramatique rappelle que la supposée « paix » en Syrie, sur ce front nord comme sur d’autres, est fragile, injuste, irréelle ; que la misère et la guerre larvée sont toujours là.

La situation des prisons qui débordent de détenus du groupe État islamique et de leurs familles est déplorable. Les forces kurdes, de leur propre aveu, peinent à tenir les 20 établissements de détention où se trouveraient jusqu’à 15 000 personnes, dont de dangereux terroristes prêts à reprendre du service.

Dans toute la région qu’ils contrôlent, les Kurdes détiennent ainsi des milliers de membres du groupe État islamique, parfois avec femmes et enfants : « dépouilles » vivantes d’une guerre inachevée, gigantesque patate chaude.

Ils appellent à l’aide leurs alliés (ou ceux qu’ils croyaient être leurs alliés) occidentaux. Leur région semi-autonome est fragile, avec des ennemis de tous côtés : le groupe État islamique aujourd’hui renaissant, la Turquie hostile de Recep Tayyip Erdogan, présente militairement en Syrie. Sans oublier le pouvoir central de Damas, qui voudrait ramener la région sous son contrôle.

Bien que la plupart des détenus soient syriens et irakiens, des milliers sont des étrangers, originaires de dizaines de pays, notamment européens. Ces États hésitent à rapatrier, à emprisonner et à juger leurs concitoyens entraînés dans un djihad pas si lointain.

Au lieu de les extrader, on les laisse pendant des années dans un no man’s land militaire et juridique, dans des conditions sordides, avec des gardiens kurdes qui aimeraient bien faire autre chose.


 

Ces deux épisodes — le siège de la prison suivi du raid américain contre Al-Qourachi — sont un rappel brutal. D’abord que le groupe État islamique existe toujours, avec une guérilla active dans cette région qui l’a vu naître, à cheval entre la Syrie et l’Irak.

(Et on ne parle pas ici des branches étrangères — en Afrique, en Asie, dans d’autres pays du Moyen-Orient — qui continuent de se réclamer du label « État islamique »… y faisant aussi, parfois, la guerre au frère ennemi al-Qaïda).

En Syrie et en Irak, les services de renseignements américains parlent d’environ 10 000 combattants, y compris des cellules dormantes : dans les environs de Mossoul et Kirkouk en Irak, mais aussi dans le désert syrien, au sud et au nord de Rakka, elles mènent des actions de commando.

On découvre aussi que les Américains sont toujours là. Donald Trump avait pourtant sifflé la fin de la mission à l’automne 2019. Ce rapatriement alors annoncé comme complet avait causé un scandale parmi les Kurdes… une fois de plus trahis et abandonnés par leurs « alliés ».

Mais l’annonce de Washington n’a été qu’à moitié suivie d’effet. On découvre qu’il y a toujours quelque 900 civils et militaires américains dans le nord de la Syrie : des conseillers et des forces spéciales qui ont participé, par exemple, à ce raid pour reprendre la prison de Ghwayran.

Le groupe État islamique dit : nous sommes toujours là, nous existons encore. Et vous n’avez pas fini d’entendre parler de nous…

Les Kurdes syriens disent : on tient toujours nos positions, ce coin de pays est notre pays… Mais ne nous oubliez pas, SVP. Et puis, il y a cette histoire qui traîne depuis des années : que faire de tous ces prisonniers, de ces djihadistes et de leurs familles ?

Pour finir, les Américains : oui, nous sommes partis d’Afghanistan et ce n’était pas très glorieux… mais attention : nous pouvons encore frapper les terroristes « où qu’ils soient » (Biden), et nous vous le faisons voir aujourd’hui.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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