C’est l’espoir qui tue

À Ottawa, les camionneurs, appuyés par une partie de la population, réclament la fin des mesures sanitaires dans une atmosphère de liesse et de hardiesse.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Ottawa, les camionneurs, appuyés par une partie de la population, réclament la fin des mesures sanitaires dans une atmosphère de liesse et de hardiesse.

Un ami français m’appelle de Paris. « Vus d’ici, on vous trouve bien dociles, les Québécois. Une chance que les camionneurs se braquent ! »

— En attendant la fin de leur party de klaxons à Ottawa, je te dirais que les tablettes à l’épicerie avaient un air étrangement soviétique aujourd’hui ; plus de lait de soya, des rayons de fruits et légumes tristounets. Je me suis rabattue sur les chips aux cornichons et le tonic au concombre. On fait dans la cucurbitacée. T’inquiète, Rambo s’en vient. Québec va trembler aussi.

— C’est le peuple qui s’exprime ! Les gens ne sont pas cons ! Ils en ont marre !

— Bon, alors, dis-moi. Ici, ils ne portent pas de gilets jaunes pour s’identifier. Le peuple, il roule à vélo ou en 10 roues ? Le peuple s’informe sur TikTok et ne vote pas, ou il regarde passer les vidéos de Josée Turmel sur Facebook et vote pour Maxime Bernier ? Sans compter que le prix du panier d’épicerie va encore grimper. Et ce sont les petits salariés qui vont bouffer du Kraft Dinner de chez Dollarama. Tu n’as aucune idée de ce que ça goûte, même pas le fromage, plutôt l’orange fluo. Alors, le peuple, il a le dos large en ce moment. Tout le monde s’en réclame, mais c’est plus crédible si tu es tatoué (et si tu aimes la poutine).
 

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Juste avant Noël.

La cliente pointe ses choix devant le comptoir de fromages, avec son fils de 7-8 ans qui se dandine à ses côtés. « Je voudrais 300 grammes de Gruyère de Grotte et 500 grammes de brie aux truffes ! Charles-Henri est dans sa phase truffe en ce moment… »

Charles-Henri sourit. Charles-Henri n’est plus dans sa phase Kraft Dinner.
 

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La fachosphère d’extrême droite bouffe viril, c’est connu. J’ai bien aimé ce texte dans Le Monde du 29 janvier (et il faut regarder la vidéo) : « Viande, digestif et extrême droite : bienvenue dans la “mangeosphère” ».

« Quand deux youtubeurs d’extrême droite se retrouvent devant une pièce de bœuf, c’est moins pour parler cuisson que politique. “C’est pas un steak qui vote écolo ou LFI [La France insoumise], c’est un steak qui vote France éternelle. Si on l’envoie en Indoch’, il gagne”, s’amuse Papacito, grosses lunettes noires, crâne rasé, tatouages apparents. On est en novembre 2020, et cette figure de la fachosphère 2.0, qui s’est fait connaître par ses vidéos provocantes où il simulait notamment un tir sur un mannequin représentant un électeur de Jean-Luc Mélenchon, est l’invité de “Repas de seigneur”. » bit.ly/34z3eFS youtube.com/watch?v=65W_ly5X0nU

 
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Suivre Léa Stréliski sur Twitter et la trouver courageuse de répondre au peuple.
 

« #LaVieDeCamionneur – Lever 05:15 – Déjeuner –Analyse cartes trajets – 10 minutes de marche pour réveiller le bonhomme. – 06 : 00 ronde de sécurité –Prêt pour le départ ! Bonne journée tout le monde !

Léa Stréliski

 

@LeaStreliski

Replying to @KenHeldevo

 

(Vous avez jamais peur de vous endormir au volant ?) »

« Jour 31. Si vous voulez partir un GofundMe pour ma fille de qui je dois occasionnellement démêler les cheveux, elle serait reconnaissante. buymeacoffee.com/LeaStreliski/j… »

Cette fille n’a peut-être pas de couilles, mais elle a la place pour les mettre.  
 

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Parlant de couilles, j’ai lu que le mot « testicule » venait de testis, « témoin » en latin. Ça ressemble aux livres de morts qui m’entourent. Ils sont témoins et muets. Pour leur rendre hommage, j’ai ouvert Réflexions appuyées sur la connerie, de San-Antonio, un assortiment de pensées sur les cons ; les autres, bien sûr. Une pour la route, les boys ? « On vit une époque où des cons emmerdants sont ovationnés par les cons qu’ils ont emmerdés. »

Aujourd’hui, les 175 ouvrages (au bas mot) pas du tout wokes de Sana ne seraient pas publiés, ou alors pas sans trigger warning, ou « avertissement pour cordes sensibles ». C’est dommage, car pour le citer : « C’est avec les gens intelligents qu’on déconne le mieux. »  

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Les cons dangereux sont ceux qui exploitent ta connerie pour t’imposer la leur

 
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Une amie psy (j’en ai plusieurs) se désole : « Les médias me demandent des sujets moins sombres. Les médias veulent de l’espoir. Mais l’être humain, ce n’est pas que des lunettes roses… surtout en ce moment. »

Et après, les médias s’étonnent qu’il y ait tant de suicides (c’était ma minute pour la Semaine de prévention du suicide, « Parler du suicide sauve des vies »). bit.ly/3ujDMPj 

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Il fait un froid mordant derrière le marché Atwater désert. Dimanche matin, 8 h 30, deux employés vêtus d’un tablier presque blanc fument une cigarette. Un vieil Algérien et un jeune Québécois devisent, assis sur un banc. « Moi, le matin au réveil, c’est un café et une cigarette », dit l’Algérien en tirant sur sa clope. Le Québécois opine, en a marre de l’hiver et de mettre des bottes. Ils repartent peu après, d’un pas lent, et le plus vieux se lance dans ses souvenirs : « Chez nous, en Algérie… »

La cigarette du peuple, pause syndicale, un droit acquis, une bouffée de nicotine noyée d’oxygène et de buée blanche, une puff d’espoir dans le froid. La cigarette du condamné, du cowboy — il faut voir comment roule d’une seule main, à cheval, celui de l’excellent film de Jane Campion, Phil, dans The Power of the Dog —, un lien universel entre les opprimés qui aspirent à mieux.
 

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Mon fil d’actualité, c’est du monde qui pointe des nazis, Gilles Vigneault et Neil Young. On est en quelle année ciboire ?

 
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Je ne sais plus si c’est le peuple suspicieux ou un médecin vigilant — ou bien les deux — qui m’a envoyé ce récent édito du très respecté British Medical Journal, auquel mon médecin de père était abonné jadis en version papier. Aujourd’hui, il le consulterait en ligne et verrait que c’est le premier article lu depuis deux semaines : « Covid-19 vaccines and treatments : we must have raw data, now ». Il me l’enverrait en disant : « Tu liras ça, ma chouette ! »

Les trois auteurs, ont une feuille de route respectable, m’a signalé un ami pneumologue. (M. Peter Doshi, professeur associé à l’École de pharmacie de l’Université du Maryland, Fiona Godlee, ex-rédac chef du BMJ, et Kamran Abbasi, rédacteur en chef actuel).
 

« Le BMJ soutient les politiques de vaccination fondées sur des preuves solides. Alors que le déploiement mondial du vaccin se poursuit, il ne peut être justifiable ou dans l’intérêt des patients et du public que nous soyons obligés de simplement faire confiance “au système”, avec l’espoir lointain que les données sous-jacentes puissent devenir disponibles pour un examen indépendant à un certain moment dans le futur. Il en va de même pour les traitements de la COVID-19. La transparence est la clé pour instaurer la confiance et une voie importante pour répondre aux questions légitimes des gens sur l’efficacité et la sécurité des vaccins et des traitements et sur les politiques cliniques et de santé publique établies pour leur utilisation. » (Google Translate)

La dernière partie est cinglante envers le Big Pharma. bit.ly/3Gnlxuw  
 

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En lisant Prendre part, des professeurs de philo David Robichaud et Patrick Turmel, de l’Université d’Ottawa et de l’Université Laval, je suis tombée sur un chapitre intitulé « De quoi le peuple est-il le nom ? ».

Les auteurs rappellent cette phrase de Reagan : « Trust, but verify. » Les philosophes nous expliquent ce que sont les populistes et les politiciens qui s’adressent au « vrai monde ». « Autrement dit, pour être populiste, il faut soutenir qu’il existe quelque chose comme un peuple uni et homogène. Qu’il y a le vrai monde, et les autres : les assistés sociaux, les immigrants, les mondialistes, les minorités, les syndiqués, les capitalistes, les universitaires, ou tout autre groupe qu’il fait bon accuser de tous les maux. » 

« Chaque fois qu’il est question du peuple ou de décision collective au singulier, l’idéal démocratique nous force à reconnaître la différence entre le peuple et les individus qui le composent, mus par des valeurs, des intérêts et des opinions souvent incompatibles. » bit.ly/3ofnrHF  

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On va se le dire : janvier a été une année pourrie

 
 
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Mon ex (l’Anglo, the one and only) aimait répéter : « C’est l’espoir qui tue. » Je comprenais à moitié. Maintenant, je comprends avec une révolution de retard. Il est mort d’un minuscule caillot. Mais il avait un grand cœur.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Danser avec la mort

Mon ami l’écrivain Alexandre Jardin m’envoie une vidéo et l’extrait musical qui a fait danser amis et famille aux funérailles de sa soeur Baba, le week-end dernier à Saou, un village de la Drôme. « Son conjoint s’est mis spontanément à danser autour du cercueil blanc, puis le prêtre l’a rejoint et ensuite la moitié de l’assistance s’est mise à danser dans l’église. J’étais pétrifié d’émotion, j’arrivais pas
à bouger.

Rien n’était planifié. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau et noble. Je me demandais : est-ce délirant ou est-ce à la frontière de ce que tu connais et de ce que tu sens que tu ne connais pas encore ? J’ai appris ensuite que le prêtre avait été moine et avait quitté son monastère pour une femme. Il était retourné à la prêtrise après sa mort. » Tout s’explique!

Expérience, de Ludovico Einaudi : https://bit.ly/3sepWuL



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