Ramdam chez Spotify

La décision de Neil Young, qui traîne derrière lui sa légende comme la queue d’une comète, de retirer ses chansons de Spotify, la populaire plateforme suédoise de musique et de balados, suscita l’admiration de plusieurs. Avec un brin de stupeur, car il se sera tenu debout en brandissant ses convictions. Joni Mitchell lui a emboîté le pas, puis notre chantre Gilles Vigneault. Il est moins courant qu’hier de se battre pour des principes lorsque des pertes financières, grandes ou petites, sont en jeu. Pas étonnant que deux auteurs-compositeurs-interprètes, issus au départ de la « folk music », rejetons de l’époque dont témoignait François Ricard dans son célèbre essai La génération lyrique, aient ouvert le bal. Les années 1960 et 1970 qui virent leur talent éclore étaient plus idéalistes et moins mercantiles que notre XXIe siècle. Quant à Vigneault, il chevauche les époques.

Un à zéro pour les aînés face aux pousses du printemps. Deux Canadiens anglais reconnus partout et un Québécois à l’aura internationale auront donc lancé en premier leur ligne à l’eau. Toutes des têtes blanches. Depuis, une campagne de désabonnements à Spotify est en branle chez des jeunes et moins jeunes sur les réseaux sociaux afin de migrer vers des plateformes moins troubles. Quitter les lieux demeure la meilleure façon de protester contre des politiques d’entreprise. Cette affaire démontre aussi l’importance des ponts générationnels à consolider pour des fronts communs. Car les géants tiennent à préserver leur image de marque. En cela, des boycottages, qui braquent des projecteurs sur une cause, produisent un véritable effet.

La pluie et le beau temps

 

Rappelons que Spotify fait la pluie et le beau temps sur les balados en dominant Apple et Amazon. La plateforme déroule son tapis rouge à Joe Rogan, bruyant roi de l’audience. The Joe Rogan Experience constitue une tribune de réflexions et d’entrevues avec des invités plus ou moins controversés. Neil Young avait prévenu Spotify en amont : « Vous pouvez garder Joe Rogan ou moi. Pas les deux. » Le chanteur de Heart of Gold accusait l’animateur américain de désinformation sur la COVID-19, pour avoir encouragé notamment des jeunes à se passer de vaccination.

Spotify méritait des campagnes de boycottage musclées depuis des années. Elle offre des redevances dérisoires à la plupart des musiciens qu’elle accueille. Les non-anglophones sont les plus mal desservis, dont les Québécois. Mais le brasier a été allumé sur un autre front.

La semaine dernière, en se contentant de déplorer le départ de Neil Young, Spotify avait appuyé de facto son champion Rogan au gros contrat exclusif. N’empêche que la plateforme, désormais aux abois, apportait en fin de semaine une série de mesures de redressement, bientôt en vigueur, pour éteindre les feux. Ainsi, lorsqu’il est question de la COVID-19 (sujet brûlant), des liens seront relayés vers les recommandations des autorités scientifiques. Quant à Rogan, il promet de faire plus attention à l’avenir, sans perdre sa tribune pour autant. Trop rentable pour ça. De plus, tout le monde marche sur des œufs. La direction de Spotify avait déjà affirmé ne pas vouloir dicter un contenu aux voix qu’elle diffuse, en prenant l’exemple des rappeurs. Ceux-ci, sur des paroles souvent très violentes, ne font pas dans la dentelle.

Le bras de fer Young/Rogan s’inscrit dans ce qui est devenu un débat majeur sur bien des tribunes. La liberté d’expression contre le désir de tasser du chemin les théories qui dérangent ou sont jugées carrément néfastes au combat sanitaire. On aura beau prendre position, ne tranche pas aisément ce nœud gordien qui veut.

Comme un diable dans l’eau bénite

Neil Young se débat comme un diable dans l’eau bénite face aux accusations de vouloir bâillonner les voix dissidentes. D’ailleurs, lui et les autres ont retiré leurs chansons sans exiger le départ de celui qu’ils montraient du doigt. Tout est au net de ce côté.

Reste qu’on a beau désapprouver les positions de Rogan, flotte ce malaise face au contrôle exercé par une plateforme sur le contenu de ses diffusions. La culture du bannissement effraie d’autant plus qu’elle touche à des valeurs démocratiques de prise de parole dans l’espace public, retirées à ceux qui nagent à contre-courant. Et ce, à une époque où la gomme à effacer des œuvres artistiques et des fragments d’histoire n’est pas maniée de main morte.

Les médias sociaux ont ajusté leurs flûtes en bannissant Donald Trump, des complotistes, des voix extrémistes virulentes, ressurgies ailleurs. Désormais, les tribunes de balados sont placées devant les mêmes enjeux que les Facebook de ce monde. Mais en l’absence d’un improbable consensus chez les géants des ondes quant aux limites et aux modalités des répressions possibles, le débat restera cuisant. Car basé sur deux droits réels qui s’affrontent. Les turbulences brasseront la cage longtemps.

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