Essais: Éloge de la philosophie

La philosophie dérange. Casse-tête inutile ou enculage de mouches selon les uns, discours prétentieux déconnecté du réel selon les autres, elle est tolérée quand elle reste le lot des seuls philosophes patentés ou quand elle est édulcorée à la sauce pop, genre sagesse pratique pour vivre une vie sans stress. Sinon, elle dérange. Pourtant, le réseau collégial, à ce jour, continuait de lui faire une place de choix, précisément pour cette raison: permettre au plus grand nombre de jeunes adultes québécois l'épreuve de la remise en question fondamentale, l'expérience de l'ébranlement philosophique qui décape les idées reçues par l'entremise d'un langage qui bouscule le sens commun, quitte à y revenir si nécessaire.

Était-ce trop beau pour durer? Le ministre de l'Éducation du Québec et ses sbires, semble-t-il, en auraient assez, et les cours de philosophie au collégial, s'il faut en croire une rumeur de plus en plus persistante, n'en auraient plus pour très longtemps. Il y a tant et mieux à faire, n'est-ce pas, que de s'adonner à la réflexion sur les conceptions de l'être humain quand l'argent public se fait rare et que le temps de la productivité presse! De quoi d'essentiel nous priverions-nous vraiment en retirant ces vieilles idées compliquées du cursus scolaire obligatoire?

Nous nous priverions, justement, d'un instrument de lucidité et de vérité irremplaçable. Jacques Sénécal, qui a longtemps enseigné la philosophie au collégial, en fait la démonstration dans son stimulant essai intitulé Manières de dire, manières de penser. Les lieux communs, écrit-il, nous envahissent et nous en imposent. «Qui veut peut», «à chacun sa vérité», «tous les espoirs sont permis», il faut «prendre les choses avec philosophie», nous répète-t-on sans cesse comme s'il s'agissait de vérités éternelles dont le sens est incontestable et fixé une fois pour toutes. Un examen philosophique de ces formules toutes faites, pourtant, nous permet de constater que les choses ne sont pas si simples et qu'elles sont, partant, plus belles, riches et engageantes.

«Prendre les choses avec philosophie, écrit par exemple Jacques Sénécal, ce n'est pas seulement accepter les malheurs ou se soumettre devant les vicissitudes de la vie. C'est avant tout une utilisation du doute et de la critique pour une plus grande autonomie intellectuelle, pour une maîtrise de sa propre pensée; [...] ce n'est plus se conformer à ce que tout le monde dit, pense ou fait, mais faire preuve de scepticisme plus que de stoïcisme.»

Matérialiste et réaliste, au sens philosophique de ces termes, Sénécal emprunte surtout à Épicure, Montaigne, Spinoza, Marx et Nietzsche pour contester l'idéalisme, le dualisme, le concept d'espérance, le principe d'identité aristotélicien, le pragmatisme vulgaire («il faut être positif») et le concept de libre arbitre ainsi que pour réfléchir aux rapports entre vérité et valeur, au sujet desquels il conclut: «À chacun sa vérité, non; mais à chacun ses valeurs, oui; sauf que chacun n'est pas une entité en l'air, mais bien un désir historiquement conditionné. Je suis le désir incarné [...] depuis ma naissance, et ce, dans de multiples conditions contingentes qui me déterminent.»

Qu'on soit ou non d'accord avec les prises de position philosophiques souvent tranchées de notre guide ne change rien au fait que le parcours qu'il nous propose, d'inspiration très comte-sponvillienne, est instructif et fascinant en ce qu'il permet de constater la puissance d'investigation de la tradition et de la méthode philosophiques. De petites formules banales qui encrassent les consciences, Sénécal tire des réflexions critiques roboratives et accessibles qui discréditent la tentation de la naïveté à laquelle sont condamnés ceux qui refusent ou rejettent la philosophie. On comprend, à le lire, pourquoi cette discipline — et c'est la raison pour laquelle il faut la chérir — en dérange plusieurs.

Une éthique pour aujourd'hui

Alain Jacques et Claude Landry enseignent la philosophie au cégep de Maisonneuve et désirent ardemment, avouent-ils, «provoquer chez les citoyens la volonté de s'impliquer socialement, de prendre en main cette communauté de laquelle ils reçoivent beaucoup». Leur ouvrage intitulé Réflexions éthiques contemporaines se veut un manuel de philosophie nouveau genre en ce qu'il met surtout l'accent sur des problématiques très actuelles qu'il éclaire en puisant à la tradition philosophique occidentale. Ainsi, chacun de ses douze chapitres s'ouvre sur un essai de type pédagogique qui formule une thèse principale et expose ses ramifications à l'aide de concepts issus de l'histoire de la philosophie mais actualisés. Des extraits de grands textes qui se rattachent à la problématique abordée servent ensuite à donner de la profondeur aux débats.

Quelle valeur, par exemple, faut-il attribuer à l'individualisme qui permet la liberté mais engendre le relativisme moral? Comment concilier liberté et responsabilité? Le néolibéralisme est-il compatible avec l'humanisme? Au nom de quels principes peut-on critiquer la société de consommation? Les affaires et l'éthique peuvent-elles faire bon ménage? Comment repenser l'idéal du progrès à une époque où «les progressistes qui dénoncent le cul-de-sac technocratique moderne retrouvent du même coup les valeurs traditionnelles opposées au progrès [et] veulent mettre la personne, les communautés régionales, leurs particularités et leurs identités au centre du développement industriel»? Faut-il se réjouir des avancées de la science biomédicale ou s'inquiéter de ses dérives? Quels rapports devons-nous entretenir avec les animaux?

Une suggestion, comme un défi à ceux qui doutent de la pertinence d'imposer cette matière au collégial: qu'on lise ces deux ouvrages et qu'on essaie ensuite de venir me dire honnêtement que ces savoirs ne sont pas essentiels et que d'autres matières que la philosophie pourraient mieux les transmettre.

louiscornellier@parroinfo.net

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Manières de dire, manières de penser

Initiation à la réflexion critique sur les lieux communs

Jacques Sénécal

Liber

Montréal, 2004, 156 pages

Réflexions éthiques contemporaines

Ou de l'isolement de l'individu dans la multitude des choses

Alain Jacques et Claude Landry

Point de fuite, collection «Akademia»

Montréal, 2004, 232 pages

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