En aparté: Le passeport pour l'édition de Pierre Leroux

Pour celui dont le manuscrit se voit refusé, l'éditeur est un marchand de douleurs. Un marchand, du reste, fréquemment considéré comme un imbécile, voire un monstre. Or chaque année, des milliers de manuscrits sont rejetés par des comités de lecture, souvent, il faut le dire, après un survol de quelques minutes à peine. Chez Bernard Grasset, à Paris, le flamboyant éditeur littéraire expliquait, au cours d'une entrevue, que, règle générale, il ne passait pas plus de dix minutes devant le manuscrit d'un nouvel auteur... Rien de bien différent avec ce qui se fait de ce côté-ci de l'Atlantique.

Bien conscients de la nécessité de séduire leurs bourreaux de prose, certains auteurs n'y vont pas par quatre chemins: bouquet de fleurs pour annoncer l'arrivée d'un manuscrit, photos suggestives jointes à des lettres torrides, multiplication des assurances écrites du génie de l'auteur et de son potentiel, notamment, pour le cinéma d'Hollywood...

Les déceptions n'en demeurent pas moins nombreuses. Aujourd'hui, un éditeur québécois ne retient pas un manuscrit sur cent parmi ceux qui lui parviennent par la poste de Sa Majesté. Et chez nous, au cas où vous ne le sauriez pas, un éditeur d'importance reçoit entre 600 et 1000 manuscrits chaque année...

En réaction à ces refus d'éditer, depuis toujours très massifs, quelques projets un peu loufoques de constituer des archives des refusés ont vu le jour. Dans les Cantons-de-l'Est, il n'y a pas si longtemps, un missionnaire du refus total a ainsi accumulé des centaines de manuscrits dans son village de montagne. Dans son Himalaya de papiers, disait-il, se trouvent très certainement des lignes qui valent la peine d'être sauvées. Plus récemment, on a vu naître une initiative inspirée du même esprit, mais cette fois du côté des plaines infinies d'Internet. Chez Manuscrit dépôt (www.manuscritdepot.com), on offre de mettre en ligne des ouvrages pour contourner, en quelque sorte, les difficultés éditoriales habituelles. En somme, de mettre en place une bibliothèque virtuelle pour tout ce qui ne trouvera en principe jamais place sur de vrais rayons. Les découvertes peuvent y être surprenantes. On trouve ainsi depuis peu, en ligne, un recueil de nouvelles signé Chantale Gevrey, lauréate du prix Robert-Cliche du premier roman en 2000.

Il n'en demeure pas moins que le rêve d'être publié sur du papier convenable par un éditeur reconnu ou reconnaissable continue de hanter bien des consciences. De ces éditeurs, l'auteur renvoyé à sa table de travail ne connaît souvent que les lettres de refus, polies, stéréotypées au possible, du moins la plupart du temps, des lettres où on lui assure que son livre ne manque pas d'intérêt, bien sûr, mais que, pour une raison ou une autre, il ne convient pas, pour le moment du moins, à la maison à laquelle il a eu la bonté d'en confier la lecture. Évidemment, le comité de lecture n'est pas sans reconnaître des qualités au travail qui lui a été présenté. Néanmoins, les lettres se terminent toutes par un «veuillez, cher écrivain, agréer notre attention fidèle et respectueuse, voire un peu ronflante».

Une rencontre

Dans un délicieux roman épistolaire intitulé Cher éditeur, Pierre Leroux s'est amusé à reprendre à son compte cet univers du refus pour le sublimer dans des lettres a priori invraisemblables mais pourtant ô combien justes. Leroux navigue à travers les voix de plusieurs profils d'écrivains écorchés mais qui n'en continuent pas moins d'éprouver une totale confiance en leur propre génie. Quelques ombres assurent des ponts entre chaque lettre, à commencer par une petite fille de huit ans et un avocat, Me Marcus Wilenstein, que l'un ou l'autre des précieux auteurs convoquent. Il en découle une véritable fiction dont on se réjouit sans cesse à mesure que la lecture progresse.

Après avoir vécu cinq ans à Paris, Pierre Leroux s'est installé à Préaux, à la limite du Berry et de la Touraine, afin de renouer quelque peu, dit-il, avec une nature qui lui manquait depuis son départ du Québec il y a sept ans. Attaché pendant plusieurs années au Journal de Montréal, Leroux avait publié, en 1996, aux Éditions des Intouchables, Le Rire des femmes, après avoir été, semble-t-il, tenté par l'écriture d'un pamphlet à la gloire de la cigarette. Rien ne laissait présager, à ce qu'on comprend, la naissance de ce Cher éditeur.

La vie de ce journaliste, présenté en France comme «grand reporter», a changé à la suite d'une rencontre fortuite avec le réalisateur Claude Lelouch. Selon Leroux, le cinéaste lui aurait tout simplement demandé de lui écrire des scénarios. Depuis, son nom apparaît notamment au générique, pour les dialogues, de Une pour toutes et de And now... Ladies and Gentlemen. Hélas pour Leroux, les derniers films de Lelouch ont essuyé de tels échecs que l'avenir, pour lui, n'est peut-être plus de ce côté mais bien dans la poursuite de son travail d'écrivain satirique.

Lettres douces-amères

La satire à laquelle carbure Cher éditeur n'est pas sans faire penser quelque peu aux monuments du genre signés par Jonathan Swift. Pierre Leroux, personne n'en sera étonné, évoque d'ailleurs ce nom célèbre à deux reprises dans son roman.

Dans Cher éditeur, on se trouve notamment face à un pauvre écrivain qui reprend sans cesse avec joie l'organisation totale de son manuscrit sur la seule base des commentaires laconiques des lettres de refus de «son» éditeur. Un autre personnage de Leroux annonce à un éditeur qu'il se lance dans d'extravagantes mises en scène de lui-même, jusqu'à devenir par exemple trafiquant de drogue, afin d'assurer du réalisme à son livre appelé, évidemment, à devenir un éclatant succès de librairie.

La vingtaine de lettres douces-amères qui composent Cher éditeur sont toutes remarquables, à l'exception peut-être de celle rédigée en argot: là, le lecteur d'ici se trouve devant du chinois.

Les images et l'adresse de l'auteur frappent. À la fois habile pour son regard cynique sur l'édition, pour l'amour des livres qu'il manifeste et pour la capacité à faire surgir peu à peu une véritable oeuvre de fiction, Pierre Leroux glisse en outre, tout au long de ses missives en forme de roman, les noms de lectures possibles et inspiratrices. Un de ses personnages s'endort ainsi avec les voix d'Ernest Hemingway, de Stig Dagerman, de Jack London, de Primo Levi, de Sylvia Plath, pour n'en nommer que quelques-uns, sans oublier les Québécois Hubert Aquin et Claude Gauvreau. Il y a déjà là amplement matière à faire de beaux rêves dans des nuits noires d'encre.
1 commentaire
  • Serge-André Guay - Inscrit 9 novembre 2004 22 h 01

    Manuscrit dépôt : une alternative intéressante !

    Accéder à l'édition est difficile, comme le rapporte Monsieur Nadeau dans son texte. Et c'est justement pourquoi j'ai créé Manuscrit dépôt (www.manuscritdepot.com). Au départ, je pensais à la publication des mes propres livres, refusés par quelques éditeurs. Cherchant une alternative, l'Internet s'est présenté comme une alternative valable. Mais qu'elle ne fut pas surprise de découvrir que le Québec comptait aucun éditeur libraire en ligne. On en compte plus d'une soixantaine en Europe, dont près de la moitié loge en France. On en dénombre plus de 300 aux USA. Aucun chez nous jusqu'à ce que je décide à ouvrir mon projet personnel à tous les autres nouveau auteurs partageant ma situation. Autre surprise de taille : on m'a demandé d'ouvrir le projet aux membres de l'Union des Écrivaines et des écrivains Québécois, c'est-à-dire, non seulement aux nouveaux auteurs (n'ayant pas encore de publication à leur actif) mais à tous les auteurs. Je ne me serai jamais douté que les auteurs voire les écrivains professionnels éprouvaient également des difficultés à trouver un éditeur. Aujourd'hui, le projet Manuscrit dépôt rassemble 225 nouveaux auteurs, auteurs et écrivains professionnels. Ainsi, contrairement à la prétention d'un fonctionnaire de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec, ce n'est certainement pas parce qu'il n'y avait pas de demande pour un tel projet que le Québec comptait aucun éditeur libraire en ligne. Après quelques mois, je me rendre à l'évidence : l'absence du Québec sur la scène de l'édition en ligne était plutôt le fait des appréhensions de la chaîne traditionnelle du livre.