Faire corps

Alors que nous sommes à la recherche de quelques idées émancipatrices de nos espoirs incarcérés, tous plus ou moins pétris de ce désir de goûter à un certain réenchantement du monde, partout autour, il me semble, ne gisent que les restes épars de nos désillusions et de nos fatigues.

Est-ce le temps, peut-être, qui pèse de sa durée, figeant ces années-ci en une sorte d’éternité ? Peut-être que notre rage de vivre, après tous ces faux départs, faux contacts et faux espoirs, en un retournement caractéristique du renoncement, se recroqueville docilement en chien de fusil dans le creux de nos êtres, en nous et contre nous, pour se faire « découragement », ou tout simplement pour hiberner, dans un repli de survivance, que nous aurons tôt fait de pathologiser.

Elle me semble si lointaine, la délicieuse sensation de « faire corps » avec une horde de gens inconnus, contenus ensemble dans un lieu, dans la rue, au théâtre ou au comptoir d’un café. Les lieux de contenance qui équilibraient nos vies me manquent, comme ils vous manquent aussi. J’aurais presque envie, moi aussi, de croire en un concept de « liberté » qui, dans une élévation caractéristique de l’absolutisme, me permettrait de m’asseoir sur le siège passager d’un immense dix roues et de me laisser porter, enfin, convaincue d’avoir « LA » vérité et d’être « ensemble », dans une béate sensation de cohérence.

Mais je n’ai que mes doutes, ma solitude existentielle qui pèse et ma fatigue de mère, de citoyenne « majeure et vaccinée », d’employée ni mouton ni crédule, seulement prise entre ce souhait de retrouver ma vie en trois dimensions et celui de protéger un système qui, s’il est imparfait, reste le seul que l’on ait, pour le moment.

Faire corps, s’abandonner, suivre le mouvement qui nous pousse à embrasser le monde par les sens, danser, s’enivrer avec des inconnus que l’on reconnaît néanmoins, ressentir le tango invisible des villes, s’installer dans l’espace entre les corps où un autre langage se déploie, voilà autant de facettes de l’existence qui croupissent sous nos fatigues. Prendre le monde par la tête, se raisonner, se sentir du bon côté du peuple ne peut suffire à la longue. La sécheresse de nos élans commence ou continue à s’étendre et laissera probablement sur nos vies des marques qui perdureront bien au-delà de cette énième vague.

Porte d’entrée cruciale dans notre rapport au monde, le corps — de même que la façon dont nous l’habitons, le pensons et le présentons au monde — est actuellement soumis à de grandes privations, et ce, même lorsque nous jouissons d’une bonne santé, d’un confort et d’un accès à la nature. Dans une logique caractéristique de notre époque qui sectorise tous les champs de l’expérience en ne les reliant que par des liens de causalité, nous avons cette tendance à ne considérer le corps que dans sa dimension « utile », fonctionnelle, permettant l’équilibrage des cocktails de neurotransmetteurs ou l’atteinte des cibles de performances sportives.

Or, après presque deux ans à enfiler des journées entières sur écran plat, à jouer à désorganiser les plans et à agrandir le vide entre les corps croisés, il se pourrait que nous en arrivions à éprouver une forme de sentiment d’être plus ou moins « éteints », sur le pilote automatique ou « déconnectés » d’un élan vital.

Quoi qu’on en pense, la dimension du corps est beaucoup plus structurante de notre expérience que ce que nos sociétés rationalistes le laissent entendre. Dans la pensée psychanalytique, pour ne nommer qu’elle, nous penserons à Didier Anzieu et son « moi-peau », mais aussi aux théoriciens de la contenance que sont entre autres Donald Winnicott et Wilfred Bion. Premier et dernier langage de nos existences, c’est par lui que nous nous parlons aux autres aussi, bien avant les mots et parfois bien au-delà de ceux-ci.

C’est le corps en tant qu’interface avec le reste du monde qui est dénutri depuis des mois, le corps dans sa dimension relationnelle et expressive, celui qui se fait porteur de pans identitaires, de blessures non encore alphabétisées, de souffles et de tensions vers ce qui veut advenir.

C’est le corps sur une scène, qui bouge, respire, crie ou se brise, mettant du même coup en représentation une partie de notre douleur, nous en soulageant presque, tandis que nous le recevons, assis près d’autres corps, captant aussi leurs réactions, leur réception de cet autre langage entre humains.

C’est de ce corps que ma vie manque. Et vous ?

Pour février, c’est du corps pandémique que j’aimerais que vous me parliez. Alors que, déjà, un fil d’actualité me présente une si proche célébration de l’éros dans sa logique marchande, j’aimerais plutôt qu’on mette en récit ce dont nos corps se meurent, bien avant leur vraie mort physique, tandis que nous sommes toujours réduits à des espaces bulles, des écrans plats et des mesures de distanciation.

Appel aux récits

Ce mois-ci, parlez-moi de la façon dont le corps traverse cette pandémie, de comment vous faites pour le tenir branché sur son élan vital, de ce qui vous manque, peut-être du sensuel, sensoriel, culturel, du corps. nplaat@ledevoir.com



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