Réparer son iPhone (et un tracteur)

Le président américain, Joe Biden, s’est étonné lundi dernier qu’il soit à peu près impossible pour le consommateur nord-américain moyen de réparer lui-même son vieux téléphone ou même son… tracteur. Il exige de l’agence fédérale responsable de ce genre de choses, la Federal Trade Commission (FTC), qu’elle encadre plus sévèrement les fabricants pour mieux garantir ce qu’il a appelé le « droit de réparer ».

S’il y a une chose à laquelle tiennent les Américains, ce sont bien leurs droits individuels. Et s’il y en a un qui a été négligé ces dernières années, c’est celui leur permettant de réparer eux-mêmes les appareils mécaniques ou électroniques qu’ils achètent au gros prix. « Ça sonne un peu étrange de le dire de cette façon, mais nous appelons ça le droit de réparer, et c’est littéralement ça », a donc déclaré Joe Biden.

Ce droit est bafoué depuis des années par des fabricants qui limitent, de plus en plus souvent et sans raison valable, l’accès aux composants internes de leurs produits. « Si vous possédez un téléphone intelligent ou un tracteur, s’il brise, vous devez aller chez le vendeur et payer le prix exigé par le vendeur », a ajouté le président américain. « Si vous essayez de le faire vous-mêmes, vous annulez la garantie. »

Un droit qui coûte cher

 

Un peu plus et on jurerait que Joe Biden lui-même occupe une partie de ses temps libres à essayer de changer la batterie de son iPhone ou de remplacer la suspension de son John Deere…

 

Il faut dire que l’audace des fabricants va loin. Ils apposent souvent à un endroit stratégique sur le boîtier un petit autocollant qui sera assurément déchiré si le propriétaire décide d’ouvrir l’appareil pour aller voir ce qui se trouve sous le capot. Évidemment, dès que cet autocollant est altéré, la garantie du fabricant s’en trouve automatiquement annulée.

Tout cela finit par coûter cher aux consommateurs. Très cher. Une étude de l’Université de New York citée par le président américain lors de son allocution établit à 5000 dollars américains les coûts additionnels causés par ce manque de « réparabilité » que doit assumer chaque année le ménage américain moyen. Découragé de réparer ses électroménagers lui-même, soit il paie plus cher pour les faire réparer par des techniciens certifiés par le fabricant, soit il doit carrément les remplacer.

Naturellement, en plus du coût purement financier provoqué par ce phénomène, il y a aussi un coût environnemental : les déchets électroniques s’empilent plus rapidement quand on doit changer tous les cinq ans son lave-vaisselle, son téléviseur ou son ordinateur personnel…

L’ONU a justement publié à la fin janvier une étude sur les déchets électroniques. L’organisme rappelle qu’il s’agit là du type de déchets qui connaît la plus forte croissance dans le monde à l’heure actuelle. Si vous pensez que la lutte climatique ne concerne que les émissions de gaz à effet de serre, vous avez tort. Ces déchets altèrent les écosystèmes et représentent eux aussi une importante menace pour la santé de la planète.

Québec à l’affût

Le droit de réparer est en quelque sorte l’antithèse de l’obsolescence programmée, dont on entend davantage parler au Québec, même si les deux concepts ne sont pas tout à fait la même chose. Après tout, un produit conçu pour se dégrader rapidement pourrait quand même être réparable.

Chez nous aussi, les politiciens sont agacés par ce problème. Eux aussi espèrent que des mesures pour lutter contre l’amoncellement de déchets électroniques seront mises en place… un jour. Un projet de loi en ce sens a été présenté au printemps 2019 à l’Assemblée nationale par le député indépendant Guy Ouellette. Les élus de tous les partis provinciaux ont voté en avril 2021 pour adopter le « principe » de ce projet de loi (numéro 197).

La balle est désormais dans le camp du ministre Simon Jolin-Barrette, qui est responsable de la Loi sur la protection du consommateur. C’est cette loi qui sera vraisemblablement modifiée pour inclure les éventuelles dispositions devant décourager le développement par les grands fabricants de produits et d’appareils qui brisent trop facilement ou qui se montrent très tôt incapables de remplir la fonction pour laquelle ils ont été conçus.

Au cabinet du ministre, on indique travailler avec l’Office de la protection du consommateur pour faire avancer ce projet de loi, mais on ne sait pas quand il aboutira. On ne sait pas non plus quelles mesures seront mises en place. Le Québec représente un minuscule bassin de consommateurs aux yeux de grands fabricants mondialisés, qui préféreront probablement abandonner ce marché plutôt que de se plier à ses exigences.

Le Québec pourrait toutefois agir rapidement en s’inspirant de deux mesures mises en place ailleurs dans le monde. D’abord, il pourrait récupérer l’« indice de réparabilité » imposé en France aux fabricants de produits informatiques. Cet indice prend la forme d’une cote, sur dix, de la facilité avec laquelle on peut réparer soi-même l’appareil. Léger bémol : ce sont les fabricants eux-mêmes qui déterminent cette cote pour leurs propres produits.

Ensuite, la province pourrait exiger des fabricants présents dans la province qu’ils fournissent gratuitement en ligne (et en français) des guides de réparation détaillés de leurs produits actuels et passés. C’est d’ailleurs la première chose qu’a faite la FTC aux États-Unis après l’appel du pied de Joe Biden.

Consulter un guide pour réparer soi-même son lave-vaisselle s’il refuse de se fermer correctement éviterait à de nombreux consommateurs de dépenser inutilement des centaines de dollars. Reste à voir combien seront prêts à se lancer dans la réparation de tracteurs…

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