Le masochiste

Le calvaire qu’endure Erin O’Toole depuis son élection comme chef du Parti conservateur du Canada en 2020 est devenu douloureux à regarder pour tout le monde. Si son prédécesseur, Andrew Scheer, a eu le bon sens de démissionner peu après avoir perdu les élections fédérales en 2019, M. O’Toole essaie de s’accrocher à son poste même après avoir fait moins bonne figure que M. Scheer lors du scrutin du 20 septembre dernier. Ses multiples volte-face avant, pendant et après la campagne électorale ont miné sa crédibilité auprès des militants conservateurs et des Canadiens en général. Ses acrobaties verbales des derniers jours autour du « Convoi pour la liberté » qui se rend à Ottawa semblent avoir poussé M. O’Toole au-delà du point de non-retour. La situation aurait été délicate pour n’importe quel chef conservateur. Mais pour un leader aussi affaibli que lui, ce triste épisode pourrait constituer le coup de grâce.

La décision du gouvernement libéral de Justin Trudeau de rendre obligatoire la vaccination pour les camionneurs qui traversent la frontière canado-américaine fut un piège pour ses adversaires politiques. Jamais le gouvernement n’a offert la moindre donnée scientifique pour justifier cette mesure, étant donné les nombreux inconvénients qu’elle comporte. Il devait savoir qu’une telle obligation risquait d’être la goutte de trop pour une partie de la population qui en a déjà ras le bol des restrictions sanitaires. Les efforts de certains camionneurs visant à fédérer les mécontents en lançant ce convoi de la grogne a semé la division dans les rangs conservateurs. Les libéraux ne pouvaient que s’en réjouir.

M. O’Toole a eu beau essayer de rester à l’écart de ce débat, l’appui de plusieurs de ses députés aux camionneurs a fini par le mettre dans l’embarras. M. Scheer a fait un pied de nez à son successeur en remerciant les camionneurs et en qualifiant M. Trudeau de « la plus grande menace à la liberté au Canada ». Le critique en matière de finances du parti, Pierre Poilievre, s’est joint à la parade en accusant « les médias corporatifs » d’essayer de discréditer les convoyeurs, dont les rangs sont infiltrés par des extrémistes de toutes sortes qui réclament le renversement du gouvernement. Même la cheffe adjointe Candice Bergen, dont la circonscription manitobaine est celle où le Parti populaire de Maxime Bernier a obtenu son meilleur score lors des dernières élections, a ajouté sa voix à la cause des camionneurs.

Or, il était évident que le risque d’un sérieux dérapage augmentait au fur et à mesure que ce convoi s’approchait de la capitale fédérale. Le sergent d’armes du Parlement ainsi que le chef de police de la Ville d’Ottawa ont appelé les députés et les citoyens à être sur le qui-vive face à une possible escalade de violence. M. O’Toole a publié une lettre ouverte dans des journaux de la chaîne Sun ainsi que dans Le Journal de Montréal, dans laquelle il sommait les extrémistes de se désister. « Vos menaces de violence et de haine n’ont pas leur place dans une société libre et démocratique, a-t-il écrit. En fait, vous risquez d’empêcher ces camionneurs de manifester pacifiquement et de se faire entendre. » Mais ce geste était trop timide, et est arrivé trop tard, pour mettre fin à la controverse. D’autant plus que M. O’Toole a fait volte-face jeudi en se disant prêt à rencontrer des représentants des camionneurs à Ottawa.

La clarté est le nerf de la guerre en politique. Or, depuis son entrée en fonction, M. O’Toole incarne le flou total. Malgré un début de campagne électorale prometteur, le chef conservateur s’est tiré dans le pied avec des revirements à répétition. Il est ainsi devenu difficile pour lui de gagner la confiance des sympathisants du mouvement conservateur canadien. Pour les Canadiens ordinaires, il est devenu une entité politique dépourvue d’intérêt.

Selon un sondage Nanos publié cette semaine, 17 % des Canadiens pensent que M. Poilievre ferait le meilleur chef conservateur lors des prochaines élections, contre 10 % pour M. O’Toole. M. Poilievre a le mérite de s’exprimer clairement. Il bénéficie d’une plus grande notoriété que M. O’Toole.

Il n’est pas évident qu’un personnage aussi polarisant que M. Poilievre puisse mener les conservateurs à la victoire, mais M. O’Toole est devenu un boulet pour son parti. La popularité grandissante de M. Poilievre est une réelle menace pour lui. M. O’Toole devra bientôt décider s’il veut continuer à se battre contre vents et marées pour rester en selle. Dans de telles circonstances, continuer relève du masochisme.

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