La survenante

L’aventurière Heidi Spühler et ses fidèles bâtons de marche. Durant 14 semaines, elle a dormi chez l’habitant, bénéficié de l’hospitalité d’inconnus et apporté du bonheur au suivant.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’aventurière Heidi Spühler et ses fidèles bâtons de marche. Durant 14 semaines, elle a dormi chez l’habitant, bénéficié de l’hospitalité d’inconnus et apporté du bonheur au suivant.

On pourrait dire qu’Heidi Spühler n’en fait qu’à sa tête, et pourtant, elle a suivi son intuition et son cœur à chaque pas. Elle a fait taire la raison, les peurs, le contrôle et les « oui, mais… ».

À 60 ans, celle qui voue une grande admiration à l’insolente et audacieuse Fifi Brindacier a jeté les dés et décidé de faire tout sauter. La vie lui offrait une fenêtre de liberté, pas de chum, pas de petits-enfants (son fils avait 35 ans), un corps en forme, une profession qu’elle pouvait pratiquer à distance, l’envie de voyager léger et de faire table rase.

Elle a imaginé et peaufiné son projet de « survenante » durant un an avant de mettre les bouts, le 31 mars 2018. Elle laissait son appartement, entreposait sa guitare et quelques biens chez une amie, stationnait son auto chez une autre et partait avec ses souliers voir du pays et des gens.

« Je suis une idéaliste, un peu naïve. Ça m’a sauvée. Si tu penses à tout ce qui peut arriver, tu ne pars pas », me dit-elle.

Rien d’original à une excursion pédestre printanière pour cette Suisse-Allemande née dans une ferme. Sauf qu’Heidi partait sans réservations, qu’elle dormirait chez des inconnus au fil des rencontres et des invitations qui se feraient au gré des champs (ou sur Facebook), comme à l’époque des bancs de quêteux.

C’est en se frottant aux autres qu’on chemine

 

1332 km, 110 jours de marche (plus 525 km en auto-stop) jusqu’à la mi-juillet. Et 61 maisons l’ont accueillie comme une survenante, une amie ou une pèlerine, parfois une nuit, parfois deux si affinités. C’est ainsi qu’Heidi s’est baladée sur les routes de l’Estrie, de la Beauce et de Charlevoix, par temps froid, chaud ou pluvieux, avec la fatigue, la douleur (maudit genou) et la vigilance comme compagne de route. Son idée ? Apporter « le bonheur au suivant ».

Elle trimballe avec elle son écoute active, sa bonne humeur, son aide, sa joie de vivre, après 20 km de marche par jour, de village en village, sans itinéraire préétabli, au petit bonheur la chance.

Demander, recevoir, un art

 

Cette coach de vie, ancienne infirmière à domicile, me confie apprécier son lit et son oreiller, mais que sortir de sa zone de confort lui fut bénéfique. Il a fallu apprendre à demander et à recevoir, un exercice d’humilité. Ce qui lui reste de plus précieux de ces 14 semaines ? « Je suis retombée amoureuse de la vie, de MA vie. Ce fut le cadeau de la rencontre. » Et elle raconte son aventure humaine dans un livre qu’elle a autopublié l’année dernière, Le fabuleux périple d’une aventurière intuitive.

Dans ce récit de voyage, elle croise des humains qui lui ouvrent leur porte même s’ils sont absents ; elle partage l’intimité des héroïnes ordinaires (90 % de ses hôtes étaient des femmes), qui soignent les enfants, les vieux, qui ont une garderie familiale ou un conjoint malade, traversent des crises de vie ou pas. « Il n’y a jamais eu de small talk. Les gens me racontaient leur vie en 15 minutes. Je me mettais à leur disposition par l’écoute active. C’est tellement triste de devoir payer pour être écouté aujourd’hui », pense Heidi.

Le plus grand voyageur n’est pas celui qui a fait dix fois le tour du monde, mais celui qui a fait une seule fois le tour de lui-même

En Estrie, son hôtesse Claudia lui laisse un pot de gelée de pommettes à donner au suivant, au prochain tournant. Heidi s’arrête dans une boulangerie et c’est le boulanger Samuel qui lui offrira le gîte. Il versera une larme en voyant le petit pot et le mot qui l’accompagne : « Chers prochains chanceux qui peuvent accueillir notre belle aventurière chez eux ! Je vous souhaite autant de bonheur, de rire et de profondeur avec Heidi que j’en ai vécu avec elle. » C’est grâce à la nature et à ses marches en solitaire que la pèlerine se ressource entre les rencontres, très exigeantes pour elle sur le plan de l’adaptation et de la présence à l’autre. L’intuition, cette petite voix inaudible dans le chaos, lui sert de GPS précis et fiable pour faire confiance au destin.

En tout, deux mésaventures, un homme en stop dont l’énergie la mettait mal à l’aise et un autre qui lui offre une place dans son lit pour la nuit… « J’ai dit “non merci !” et j’ai choisi la chambre du sous-sol. »

En fait, Heidi avait toujours peur de ne pas donner assez en retour : « C’est mon côté comptable… »

Les témoignages glanés tout au long du parcours en disent long sur son passage : « Une phrase de toi qui m’a marquée… qu’est-ce que je pourrais faire qui te ferait du bien ? » écrit Mélanie.

Heidi a été une source d’inspiration pour bien des femmes, un exemple de souveraineté, d’autonomisation et de liberté : « La liberté, c’est faire ce qu’on veut, malgré les malgré. Tu n’as plus d’excuses », résume la coach tout-terrain.

Éloge de la légèreté

 

Quatre ans plus tard, Heidi est restée une belle nomade de 65 ans. Elle vit avec 11 personnes dans une auberge espagnole, en coliving, me dit-elle. Elle louera au rabais le condo d’une amie durant six mois ce printemps, près d’un lac. Son voyage se poursuit, elle est peu chargée, comme une simplicitaire volontaire.

Elle a réussi à vivre avec moins de 15 000 $ de revenus en 2018 ; son voyage de 14 semaines lui aura coûté quelques centaines de dollars. Sa vision du monde dépasse largement l’aspect matériel et Heidi demeure convaincue que nos chaînes sont intérieures, que l’univers répond aux demandes qu’on lui fait. L’univers (ou sa bonne étoile) semble avoir répondu présent.

Si vous voulez me donner à coucher, à manger et un tant soit peu de tabac par-dessus le marché, je resterai. Je vous demande rien de plus.

Elle souhaite que les vieux prennent leur place dans une société résolument âgiste et refuse d’être cataloguée « aînée ». « Arrêtez avec les “seniors” ! On va devoir prendre notre place et refuser ces étiquettes. En vieillissant, on est de plus en plus libres. »

J’ai préparé un thé à la rose et des biscuits aux brisures de chocolat pour l’accueillir chez moi. Ouvrir sa porte à une pure inconnue est devenu un geste héroïque et téméraire depuis 2020. C’est pourtant mon métier.

La Suissesse m’a raconté son aventure avec la voix légèrement chevrotante et douce de Kim Yaroshevskaya à l’heure de Fanfreluche. « Lorsque je suis arrivée au Québec, il y a 38 ans, ça m’insultait de me faire comparer à une grand-mère avec une mauvaise perruque sur la tête. »

Et Heidi m’a raconté, une histoire à sa manière, une histoire pour vous amuser…

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Ça s’défuntifise, ça s’décocrisse

En attendant la réouverture des salles de spectacle (à 50 %, on tire à pile ou face, yeah), mon amoureux français et moi consacrons nos vendredis soir à la chanson et nos samedis soir à la danse. Le vendredi, il sort sa guitare et je chante Johnny façon Vaya con Dios, Je m’envolerai ou Quand le soleil dit bonjour aux montagnes, clin d’oeil à Renée Martel.

Le samedi soir, on se fait un concours de danse au lieu de se « peler les miches » en ski de fond avec une lampe frontale (merci quand même Étienne !), « sacrament, il fait pas chaud ! »

Je lui enseigne le joual avec Charlebois et le sens de « ça s’défuntifise ». Toute la chanson Engagement est un cours de joual. Comment traduire l’esprit de « Cent ans sans se plaiiiiiiiiindre », ou « Mange ton blé d’Inde ! » ? Et expliquer qu’une chanson durait sept minutes sans qu’on s’ennuie.

— Dis ? Il était sur l’acide ou sur le LSD quand il a écrit ça,
Charlebois ? Faut être vraiment
gelé…

— Il l’a écrite avec Marcel Sabourin. Faudra que je demande… je crois qu’ils sont tombés dedans, petits.

Mon mec me répond par sa musique anar de frenchy, La rue Kétanou, Les ogres de Barback et Le tango de l’ennui version Sanseverino. Bref, Anastasie, l’ennui ne m’anesthésie pas encore, mais cent ans, sacrament, c’est long. https://bit.ly/32xmbI6

L’histoire derrière les chansons de L’Osstidcho King Size : bit.ly/3tWnPyq

Suivi l’aventurière intuitive, Heidi Spühler, sur Facebook. On peut s’y procurer son livre autoédité, davantage journal de bord qu’oeuvre littéraire, mais une étincelle d’inspiration pour quiconque songe à se lancer des défis. bit.ly/3o2JWzn

Repris le roman Le Survenant, de Germaine Guèvremont. Quel bonheur de retrouver le père Didace au Chenal du Moine, sa parlure et l’homme de peu de mots qu’est le Survenant, ce vagabond, quêteux, libre et intrépide. Voilà avec qui je passerai la fin de semaine. bit.ly/3r4NrHl

Aimé l’essai de la journaliste Lucie Azema, Les femmes aussi sont du voyage. L’émancipation par le départ. Quel survol féministe de ce que nous tenons pour acquis alors que nos grands-mères ne voyageaient à peu près pas (sauf après la mort de leur mari !). Tant de thèmes abordés, même la routine dans l’aventure, « un phare dans la nuit », « mes premiers horaires de travail en Inde, ma première carte de métro en Iran, mon premier café fétiche pour étudier au Liban, mes virées dans les mythiques supermarchés 7 / 11 en Asie du Sud, mon premier compte en banque durement ouvert en Iran… » Cette voyageuse s’est penchée sur la liberté des femmes, jamais totalement acquise, sur celle des aventurières de jadis et celles d’aujourd’hui, et même sur la maternité vagabonde. https://bit.ly/3KMZukt

 

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