Parcours d’un voltigeur

À l’heure où tant d’entreprises culturelles chancellent, on parcourt avec intérêt et divers questionnements la trajectoire du Cirque du Soleil dans L’équilibriste, ouvrage biographique de Daniel Lamarre, pendant vingt ans président de l’entreprise. Après tout, les mêmes règles de gouvernance s’appliquent aux petites boîtes comme aux gros empires. Et le cheminement d’un géant artistique de haute voltige éclaire la voie de tous ceux qui marient l’art et les affaires en prise de risques.

Mais l’action se déroule à l’échelle planétaire, bien entendu. La publication du livre semble d’ailleurs s’insérer dans un plan de relance marketing du Cirque du Soleil. Il a été rédigé d’abord en anglais, puis traduit ici et publié en France chez Michel Lafon. Mondialisation oblige. Entre des tours de passe-passe promotionnels, plusieurs anecdotes et des conseils offerts à tout venant. Tant de montagnes russes furent gravies et dévalées par la bondissante entreprise. Aux heures d’épreuve, les voltigeurs tombent de plus haut que les gens assis. Ils savent également mieux rebondir.

L’ouvrage s’adresse donc en partie aux entrepreneurs culturels en quête des clés du succès, même après la chute. On n’ira pas reprocher à Daniel Lamarre d’encourager les gens d’affaires du milieu artistique à innover comme le Cirque du Soleil, à puiser aux idées de leur équipe et à offrir aux concepteurs de spectacles une liberté conceptuelle fidèle à leur vision. Dans l’après-pandémie, les compagnies intrépides domineront sans doute le jeu.

Retour donc sur la fameuse enseigne solaire, née à Baie-Saint-Paul en 1984, dans la fièvre sous le feu craché par son cofondateur Guy Laliberté. Le Cirque allait conquérir Las Vegas, le Japon et la Chine, dérouler à ses pieds la carte du monde. Le tout à grand renfort d’acrobates virtuoses, de metteurs en scène inspirés, de musique enlevante et d’effets scéniques féeriques, sans éléphants ni lions, vrai renouveau du genre. Leur formule devait plus tard faire des émules, enfanter ses propres concurrents. Puis, comment se renouveler sans cesse, même au sommet ?

Ses productions nous semblaient moins originales depuis un bout de temps. La direction entendait remettre le feu aux chapiteaux bleus et jaunes. Stop ! On aura assisté avec stupéfaction à la débandade de ses spectacles, paralysés en 2020 par la COVID-19. La multinationale s’enlisa, mit à pied 95 % de son personnel, frôla la faillite, trouva de nouveaux promoteurs, redéploya ses cerceaux. Ouf !

N’empêche ! On prononce les mots Cirque du Soleil avec un serrement de cœur. Longtemps, le fleuron circassien aura été une source de fierté profonde pour les Québécois. Or, depuis novembre 2020, lors de son rachat par différents créanciers et partenaires, les actionnaires majoritaires, surtout américains — pour la plupart des firmes spécialisées dans le marché de la dette —, tirent les ficelles hors du berceau. Ni Guy Laliberté, ni la Caisse de dépôt, ni le Fonds de solidarité FTQ ou autres bailleurs de fonds québécois n’auront finalement participé à sa relance. Le siège social demeure à Montréal, mais les décisions sont prises dans la stratosphère.

De ce deuil collectif il n’est pas question dans L’équilibriste. Un ex-administrateur ne révèle pas tout. Il faut lire entre ses lignes, deviner l’impact des décisions crève-cœur. Au moment de sauver une boîte du gouffre, des coins sont tournés ronds. Silence radio sur les concessions acceptées.

L’ouvrage a ses côtés complaisants, des coulisses à demi ouvertes, des portes entrebâillées. Ce n’est pas une hagiographie totale : les échecs de Zumanity et de R.U.N. s’y voient décortiqués. Mais en amont du spectacle LOVE, hommage au Fab Four à Las Vegas, les négociations les plus chaudes du Cirque avec les derniers Beatles ou leurs héritiers demeurent en partie voilées. Peu de détails sont livrés sur les tracasseries de Yoko Ono, davantage sur l’appui de Paul McCartney et de Ringo Starr au projet.

Daniel Lamarre a écrit son témoignage avant l’arrivée d’Omicron, qui allait freiner des efforts de relance, maintenir au sol des vols internationaux et refermer pendant quelque temps des salles de spectacle, au Québec notamment. L’astre brille de nouveau ici et là, entre autres à Orlando pour le spectacle disneyien Drawn to Life. Increvable Cirque du Soleil !

Morale de l’histoire : certes, un même virus microscopique peut jeter à terre les puissantes firmes établies comme les pousses du printemps. Reste qu’avoir des contacts, un nom qui brille, un passé flamboyant et des valeurs respectées aide à sortir la tête hors de l’eau après les naufrages. Pour le reste, il y a Mastercard, diront avec ironie les blagueurs. Mais depuis le temps que le Cirque du Soleil voulait remettre son nez de clown, il doit rire de leurs farces aussi.

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