Bouchard et la transcendance

Dans Le Devoir du 31 décembre 2021, Gérard Bouchard signait une chronique portant sur un sujet fondamental pour le présent et pour l’avenir du Québec. Serions-nous, demandait-il, en panne de transcendance, c’est-à-dire privés de valeurs fortes et d’idéaux qui donnent sens à l’agir individuel et collectif ?

Plutôt enclin à l’optimisme, en général, Bouchard entendait justement réfuter cette thèse en contestant quelques-uns de ses grands prédécesseurs qui l’avaient soutenue. Bouchard excelle quand il aborde ce type de grandes questions mêlant l’histoire et la sociologie. Le résultat de son « examen critique » est donc passionnant, mais demeure néanmoins contestable.

La thèse en débat, principalement défendue par Fernand Dumont (1927-1997) et par Jacques Grand’Maison (1931-2016), est assez connue. Nécessaire, disaient-ils, la Révolution tranquille a toutefois eu un effet pervers en détruisant l’ancienne culture canadienne-française sans vraiment la remplacer. Elle a donc, écrit Bouchard pour résumer la thèse adverse, « accouché d’un vide qui augurait de bien des maux dont le Québec allait souffrir par la suite, comme il fallait s’y attendre d’une société sans boussole, dépourvue d’idéaux et de moralité civique ».

Bouchard n’adhère pas à cette interprétation. Il affirme plutôt que les grands mythes nationaux — la quête du relèvement national et le désir de solidarité — ont animé sans défaillir l’élan de la Révolution tranquille. Selon lui, la déception des intellectuels chagrins qu’il conteste s’explique par leur attachement à une religion catholique fantasmée, dont le recul les aurait blessés, et par un regard mélancolique sur un passé idéalisé.

Une critique de cet examen critique s’impose. Une précision, d’abord : si on peut, en effet, donner raison à Bouchard quant au maintien de valeurs et d’idéaux forts pendant la Révolution tranquille, on peut aussi constater un grave effritement de ces mêmes idéaux par la suite.

La transcendance dont il est question, dans ce débat, ne se limite pas à son expression religieuse. Comme l’explique Bouchard, elle désigne aussi « un ordre de dépassement pouvant opérer dans la sphère de l’humanisme ». Fernand Dumont disait déjà cela, en 1995, dans Raisons communes, ennotant que l’humain « n’est à sa mesure qu’en se dépassant » et qu’une « société ne se réduit pas aux échanges sur des marchés ni à la division du travail ; elle est un partage d’idéaux qui donnent au plus grand nombre le sentiment de participer à l’édification de la Cité ».

La Révolution tranquille, à l’évidence, était animée par ce type de transcendance. Dans un texte paru dans le collectif Je me souviens, j’imagine (PUM, 2021), l’essayiste Mathieu Bélisle va dans le sens de Bouchard, en avançant l’idée que les Québécois d’avant 1960 n’étaient probablement pas aussi croyants que la vulgate historique l’affirme, et il va même plus loin en ajoutant que la Révolution tranquille a été un grand moment de foi au Québec — « dans la jeunesse, dans l’homme, dans la révolution ou l’indépendance », précise-t-il.

Contrairement à Bouchard, toutefois, plus vague à cet égard, Bélisle n’hésite pas à constater que ce bouillonnement n’a pas duré et a fait place, surtout depuis le référendum de 1995, « au retour en force du prosaïsme »et à une « espèce de vide politique (et sans doute aussi spirituel) ».

Où est, en effet, la transcendance collective aujourd’hui ? Quels sont les idéaux sacrés de la nation québécoise ? Jacques Grand’Maison, que le théologien Gregory Baum qualifiait de prophète, savait bien qu’il ne faisait pas de la science en déplorant l’absence de vie intérieure et de convictions morales profondes chez trop de ses compatriotes, mais le spectacle de l’égoïsme contemporain nous interdit de le contredire trop vite.

Fernand Dumont, le sage du Québec selon Baum, saluait la Révolution tranquille — « une étape capitale de notre cheminement historique » —, mais constatait la « panne d’interprétation » qui s’en est suivie. Il diagnostiquait une « crise des objectifs » en santé et en éducation, un virage strictement administratif de l’État québécois et une indifférence quant au statut du français et de la nation.

« Où donc, écrivait-il dans Raisons communes, les citoyens puiseront-ils l’enthousiasme qui fait justement travailler, innover, entreprendre sinon dans des passions qui ont leur source ailleurs que dans les diagrammes du Conseil du trésor ? » La libération des contraintes de la religion, ajoutait le croyant qu’il était, ne débouchera-t-elle que sur le vide éthique ? La vague foi environnementaliste qu’on prête aux jeunes générations en généralisant un peu vite suffit-elle comme transcendance ?

Avec cette chronique relevée, Gérard Bouchard a lancé une discussion essentielle pour l’avenir du Québec. J’espère qu’elle se poursuivra à la même hauteur.

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