Une amnésie prévisible

On ne peut pas dire qu’elle ne donne pas son 110 %. Dominique Anglade joue toutes les touches du clavier politique pour imposer sa présence dans le paysage médiatique. Parfois, elle se fait outrageusement optimiste : « Je vais gagner en 2022 ! » Parfois, elle semble tirer son texte de la pancarte d’un manifestant antivaccin : « Legault a plongé le Québec dans la noirceur ! » Parfois, comme au début janvier, elle réclame qu’on l’écoute et demande un débat d’urgence à l’Assemblée. Parfois, elle affirme qu’on l’écoute, mais qu’on ne l’entend pas, et elle se retire de la consultation hebdomadaire des chefs d’opposition, organisée précisément par le premier ministre pour faire semblant qu’il écoute.

Dimanche, elle a sorti sa planche de surf pour tenter de s’installer sur la vague qui déferle sur le Québec. La vague d’impatience relative aux mesures sanitaires. On comprend la cheffe de ne pas laisser le couple Éric Duhaime-Anne Casabonne occuper seul cette part de marché politique en croissance. Elle nous apprend que sous une première ministre Anglade, on aurait de la prévisibilité. Ah bon ? Dans les lettres de l’alphabet grec, désormais utilisées pour désigner les variants, il y aura, après Omicron, la lettre Pi (qui annonce le titre « Un variant encore, Pi ? »), puis il y aura Rho (et le titre  On en reprend pour son Rhome ! »). Sait-on, au bureau libéral, si ces variants seront plus ou moins contagieux que les précédents, plus ou moins virulents, nécessiteront un vaccin nouveau, une période de quarantaine différente, s’attaqueront davantage aux enfants qu’aux vieillards ? Je suppose que non.

Promettre aux Québécois de la prévisibilité libérale, c’est aussi leur rappeler que Jean Charest avait promis (prévu ?) pendant la campagne de 2003 de régler le problème de l’engorgement des urgences « dans les semaines » qui suivraient son élection, ou qu’en 2014, Philippe Couillard avait promis (prévu ?) que presque chaque Québécois aurait un médecin de famille avant la fin du mandat. Il serait cruel de rappeler ici où ces prévisions nous ont menés.

Lors d’une des nombreuses conférences de presse qu’elle a tenues depuis le début de l’année, Mme Anglade a affirmé que pour la gestion de la pandémie, les libéraux auraient fait mieux. Incrédule, je suis allé lire le verbatim. Il ne s’agit pas de n’importe quels libéraux. Mme Anglade, qui ne prend pas, heureusement, toutes les vessies pour des lanternes, ne dit jamais au grand jamais que le Québec aurait été mieux servi si le Parti libéral avait remporté les dernières élections.

Elle a raison de ne pas vouloir faire surgir dans notre esprit l’image d’un gouvernement Couillard réélu en 2018 et qui serait, en ce moment, à sa huitième année de mandat. Un gouvernement dont l’homme fort serait Gaétan Barrette, passé selon la promesse de M. Couillard de la Santé au Conseil du trésor. Il aurait donc dû renégocier avec les infirmières et les préposés aux bénéficiaires et admettre ne pas avoir été suffisamment généreux dans le passé. Un gouvernement qui aurait eu le réflexe, avant et pendant la pandémie, de défendre sa réforme de la santé, notamment sa décision de réduire de 30 % les budgets de la Santé publique.

Puisque les libéraux avaient aboli le poste de commissaire à la santé pendant leur premier mandat (M. Barrette dit que c’était « une commande » du bureau du PM), nous n’aurions pas pu prendre connaissance du jugement que porte la commissaire Joanne Castonguay sur l’œuvre libérale. Elle tranche globalement : « des intentions liées à la dernière réforme du système de santé de 2015, telles l’intégration des soins et des services ainsi que l’amélioration des systèmes d’information, n’ont pas généré les résultats espérés ». Dommage. Une réforme mise en place pour rien. Mais il y a pire, du moins dans les CHSLD, car, écrit-elle, des problèmes « ont été exacerbés par cette même réforme, notamment la diminution de l’encadrement, la pénurie et la mobilité de la main-d’œuvre ». Le gouvernement Legault n’avait aucun scrupule à contredire la réforme Couillard-Barrette en redonnant aux CHSLD, en catastrophe dans la première vague, le gestionnaire réservé par établissement que les libéraux avaient dégommé. Dans un gouvernement libéral, marcher ainsi sur la peinture Barrette aurait suscité une grande réticence.

Quelle aurait été la réaction du gouvernement libéral, dont on suppose que Mme Anglade aurait toujours été la vice-première ministre, à la réception du rapport sur la pandémie rédigé par la protectrice du citoyen ? On y lit que la réforme Barrette « a généré une certaine paralysie des milieux de vie, constamment bombardés d’orientations revues et modifiées », et une « désorganisation dans de nombreux CHSLD ». Sans compter un « coup dur pour la gestion et l’expertise en PCI », soit la prévention et le contrôle des infections. Pour l’enfance, la commission Laurent n’aurait fort probablement pas existé. Une section du rapport qui en est résulté s’intitule « Après la réforme de 2015, des professionnels épuisés et des délais accablants ».

Voilà pourquoi vous n’entendez jamais Dominique Anglade se désoler de la défaite de son parti en 2018. Vous ne l’entendez jamais dire du bien des actions libérales en santé, pour la jeunesse (ou même pour l’éducation ou la langue). Je ne m’attends pas à la présence de MM. Couillard ou Charest, et surtout pas de Gaétan Barrette, sur les tribunes libérales pendant la campagne qui vient. S’il existe un chemin menant Mme Anglade au poste de première ministre un soir d’octobre prochain, il passe nécessairement par une amnésie collective. Une opération chirurgicale qui sépare le passé libéral de l’avenir, qui dissocie dans nos esprits Mme Anglade du gouvernement qu’elle a servi et qui l’a mise au monde politiquement. Peut-être espère-t-elle que le prochain variant aura cet effet sur notre intelligence collective. Ou qu’à force de la voir pointer le doigt vers l’inaccessible étoile de la prévisibilité sanitaire, nous ne portions plus aucune attention à notre rétroviseur.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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