La pâtissière

« Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage ? » aurait lancé le général de Gaulle. Il n’y a pas que le fromage. Après le passage de Stéphanie Hariot à Tout le monde en parle, on comprend encore mieux pourquoi la France est un pays aussi difficile à gouverner.

De son propre aveu, la pâtissière de Jonquière n’est « pas commode ». On la verrait très bien parmi les milliers de femmes qui ont marché sur Versailles pour crier leur détresse à Louis XVI, le 5 octobre 1789, ou encore dans la foule qui a pris la Bastille d’assaut.

La désobéissance civile ne doit évidemment pas être encouragée, mais on peut difficilement s’empêcher d’admirer le cran de cette femme qui n’entend pas « mourir à petit feu » et qui ose faire ce que bien d’autres auraient furieusement envie de faire aussi.

Mme Hariot assure qu’elle n’a aucune intention de lancer un mouvement de résistance aux mesures sanitaires, mais elle a quand même accepté l’invitation de TLMEP. Disons simplement qu’elle donne l’exemple.

Depuis deux ans, des milliers de petits commerçants ont fait des pieds et des mains pour sauver leur entreprise, et bon nombre n’y sont pas parvenus. Malgré leur désespoir, ils se sont pliés aux directives. Par crainte des amendes, bien sûr, mais aussi par solidarité.

Il faut cependant reconnaître que l’effort exigé de la population n’a pas été réparti équitablement. Tout comme il est plus facile de supporter le confinement quand on dispose d’un chalet plutôt que d’un 3 1/2, devoir fermer son commerce est infiniment plus angoissant, malgré les mesures d’aide des gouvernements, que passer au télétravail.

 

C’est un sentiment de révolte contre cette solidarité à deux vitesses qui a poussé la pâtissière de Jonquière à rouvrir sa salle à manger. Dans son esprit, appliquer la même règle à un commerce comme le sien et à McDonald’s ou à Tim Hortons est injuste dans les faits. On peut difficilement lui donner tort.

Elle ne demande pas de se soustraire à l’obligation d’exiger le passeport vaccinal à ses clients, comme le réclament les quincailleries dont la surface est supérieure à 1500 mètres carrés, et on peut se fier à elle pour faire respecter les règles sanitaires à l’intérieur de sa salle à manger. Malheur à celui qui se risquerait à tricher !

Le courant de sympathie suscité par le geste de Mme Hariot traduit très bien le « bouillonnement » au sein de la population évoqué par le maire de Québec, Bruno Marchand, qui a invité le gouvernement Legault à présenter un plan de déconfinement au plus vite, comme Doug Ford l’a fait en Ontario.

« Les gens ont fondamentalement besoin de prévisibilité, de savoir quand les choses vont arriver », a dit M. Marchand. « Que ce soit par un système de couleurs ou un calendrier, il faut qu’on sache ce qu’est la perspective de temps qu’on a encore à endurer avant le déconfinement graduel. »

  

M. Legault est bien conscient que le vase est sur le point de déborder. On le comprend de ne pas vouloir créer encore une fois de faux espoirs, mais le désespoir pourrait être encore plus dommageable. Il va devoir prendre un certain risque, que la baisse des hospitalisations rend maintenant plus acceptable.

Sur le plan politique, le gouvernement a tout intérêt à annoncer ses intentions avant que l’Assemblée nationale reprenne ses travaux, mardi prochain. Il est toujours préférable de conduire la parade que de donner l’impression de la suivre. Les partis d’opposition ne manqueront pas de reproches à lui adresser, mais ils devront quand même tenir compte d’une soif de liberté qui doit être étanchée.

Au Québec comme ailleurs, la population est résignée à « vivre avec le virus ». L’enjeu est plutôt de limiter les inconvénients de cette cohabitation et de faire en sorte que le réseau de la santé soit mieux préparé à affronter la prochaine pandémie. À cet égard, la confiance qu’inspire le ministre de la Santé constitue un atout certain dans la perspective de la prochaine élection, même si la possibilité d’une véritable « refondation » suscite le plus grand scepticisme.

Aussi enrageant que cela puisse être, la présence de non-vaccinés est aussi une réalité avec laquelle il faudra composer. La nouvelle campagne de sensibilisation dirigée par le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, permettra peut-être de le réduire, mais il restera toujours un noyau d’irréductibles qu’on ne peut pas mettre complètement au ban de la société.

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