Victoire virtuelle du Kremlin

Au moment où la tension monte au point de rendre crédible la possibilité d’une attaque partielle de la Russie contre l’Ukraine, que veut vraiment Vladimir Poutine, au-delà de ses demandes explicites et maximalistes ?

Il sait très bien que l’Alliance atlantique ne va pas signer un engagement à reculer par rapport à ses positions conquises (sans combattre) dans les années 1990 et 2000, à l’époque de la grande faiblesse de la Russie sous Boris Eltsine — le « traître » alcoolique qui disait oui en souriant à toutes les demandes des Occidentaux.

C’était l’époque, aussi, où les peuples de Pologne et des pays baltes — pour ne nommer que ceux-là — rêvaient de tourner le dos une fois pour toutes à un passé détesté, de s’ancrer de façon officielle et définitive à l’Occident, et de devenir au plus vite des membres à part entière des « clubs » militaires ou politiques que sont l’OTAN et l’Union européenne.

Ce qui fut fait d’une façon rapide, voire expéditive, au grand dam de la Russie, qui voudrait aujourd’hui, profitant de l’affaiblissement des démocraties occidentales et de la montée de la Chine, renverser le cours des événements, ériger de nouvelles barrières de sécurité sur son pourtour. La Russie, restée le pays le plus étendu du monde malgré la perte des ex-républiques soviétiques.

Moscou cherche donc — c’est la demande officielle et explicite — à redessiner l’architecture globale de sécurité en Europe. À la mi-décembre, Vladimir Poutine a rendu publics deux documents ne se voulant rien de moins que des « propositions de traités », avec les États-Unis et avec l’OTAN, pleines de conditions très exigeantes, voire irréalistes. Parmi elles : l’Alliance occidentale devrait s’engager à ne jamais s’élargir davantage ; ses États frontaliers de la Russie à retirer ou à diminuer leurs déploiements militaires ; l’Ukraine à renoncer à ses rêves occidentaux et à toute coopération militaire avec les États-Unis.


 

Ironiquement, rien ne s’est produit de particulier en 2021 pour justifier le soudain sentiment d’urgence qui s’est fait jour, à Moscou, depuis avril dernier. Mais une série de gestes, de déclarations spectaculaires et efficaces ont abouti à porter l’affaire en tête des préoccupations occidentales, en ce début de 2022.

Quels peuvent être les objectifs non déclarés du Kremlin ?

En Occident est répandue l’opinion selon laquelle Poutine veut non seulement éviter la dérive de l’Ukraine ou d’autres pays de l’ex-URSS vers l’Occident, mais aussi les empêcher de parvenir à une démocratisation réussie.

Nation longtemps incertaine, ayant vécu une bonne partie de son existence dans l’ombre de la Russie, née avec elle il y a un millénaire, l’Ukraine a pris depuis la fin de l’URSS une voie divergente… perçue au Kremlin comme menaçante, voire intolérable.

La rumeur diffusée samedi par le gouvernement de Boris Johnson à Londres, selon laquelle Moscou aurait déjà ses hommes à placer au pouvoir à Kiev, pour remplacer les actuels « renégats » antirusses, peut être fondée ou non.

Mais on peut dire que l’alignement recherché par Poutine, de la part de l’Ukraine, n’est pas qu’une simple question de souveraineté étatique. C’est aussi une question de régime politique, mettant en cause l’idée même de démocratie pluraliste.

Le chef du Kremlin ne veut pas se contenter d’une Ukraine neutre stratégiquement ou militairement : il veut la garder dans sa sphère d’influence, dans une optique de « loyauté ». D’où cette tentation, pas si absurde vue du Kremlin, d’un « changement de régime » à Kiev.

La question démocratique n’est pas explicite dans les demandes de Poutine, mais bien présente sur le plan des motivations.

Moscou a toujours soutenu que les mouvements prodémocratie survenus dans son ancienne aire d’influence — Révolution des roses en Géorgie (2003), Révolution orange à Kiev (2004), protestations du Maïdan (2013-2014), manifestations postélectorales en Biélorussie (2020) — ne pouvaient jamais, au grand jamais, être authentiques et issus d’une société civile mobilisée pour le changement. C’étaient forcément des manipulations étrangères, vues exclusivement à travers un prisme géopolitique.


 

Le 19 janvier, en conférence de presse, Joe Biden, réfléchissant à voix haute, candidement et sans filtre, a distingué une éventuelle « petite incursion » de l’armée russe, d’une invasion totale de l’Ukraine, liant la première aux divisions certaines qu’elle ne manquerait pas de provoquer entre alliés occidentaux… Presque une invitation !

S’étant avancé comme il l’a fait, et conscient de ces divisions, Poutine peut-il reculer ? Mais au fait, n’a-t-il pas déjà obtenu beaucoup de toute cette agitation ? L’Europe entière s’est pliée à ses priorités ; elle discute avec angoisse de cette affaire au moment choisi par lui. Les États-Unis lui ont promis, oui monsieur, de répondre par écrit aux demandes du Kremlin.

Une puissance déclassée, de seconde catégorie, est aujourd’hui de retour en haut de l’estrade. L’idée d’une incorporation de l’Ukraine à l’OTAN ? Mise complètement taboue, renvoyée aux calendes grecques : demandez aux Français ou aux Allemands ce qu’ils en pensent.

Reste à trouver une façon pour les Russes de sauver la face et de déclarer « victoire », et pour les Européens de maintenir une paix fragile devant les grognements capricieux de l’ours russe.

 

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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