Apprivoiser les renards

Alors que janvier semble prendre le « sous zéro » trop au sérieux, nous continuons de faire démarrer nos voitures les matins de tous ces jours ouvrables placés sous le signe d’une étrangeté qui n’a même plus le panache freudien de se faire « inquiétante ».

À peine sommes-nous engouffrés dans nos igloos mobiles que la radio nous annonce la mort d’un jeune, trop jeune, renard de la chanson. Nous restons d’abord muets, abasourdis, avant de fondre en larmes dès que résonnent les premières notes de cette version dAimons-nous, dans laquelle la douceur de sa voix fait fondre illico tous nos embâcles, fissure la froidure de nos hivers intérieurs pour nous rappeler combien « le cœur est un muscle involontaire », mais aussi un grand créateur de chaleur.

On réécoutera quatre fois la chanson, en se disant qu’il fait presque bon d’avoir du temps pour les larmes. On laissera le petit renard disparu nous distribuer son legs et, pour quelques instants suspendus, on embrassera ce qu’il reste de « rite » dans notre monde en deux dimensions.

Pour les renards, on le sait depuis de Saint-Exupéry, le rite est important.

Heureusement, il y a vous, qui continuez de m’écrire, de m’offrir ce précieux quelque chose qui reste vibrant au travers de ce qui, partout ailleurs, semble figé dans une lenteur qui nous maintient le moral sous zéro, lui aussi.

« Chacun d’entre nous est une biographie, une histoire, un récit singulier, qui s’élabore en permanence, de manière inconsciente, par, à travers et en nous […]. Biologiquement, physiologiquement, nous ne sommes pas tellement différents les uns des autres ; historiquement, en tant que récit, chacun d’entre nous est unique », écrivait le grand neurologue Oliver Sacks.

Et rien ne peut autant me redonner foi en la suite du monde que de lire des gens qui osent enfiler une série de mots nés du creux de leur douleur.

« J’ai le corps sans repos

pas seulement les jambes

un corps sans le sommeil

désajusté à mes minutes

d’énervée essentielle

on dirait que j’ai besoin

d’écarter l’espace devant moi

avec mes deux mains

pour créer de l’air

je chercherai

avec vous

la possibilité

de l’amour »

m’écrit cette médecin que nous dirons « en première ligne », pour ne pas parler de front encore, pour ne plus abuser de cette métaphore guerrière, qu’on invoque chaque fois qu’il s’agit de faire porter aux citoyens les conséquences d’une politique encore centrée sur le court terme et l’équilibrage des chiffriers comptables.

Dans deux jours sortira sur nos écrans une illustration supplémentaire de ce qui pourrait bien être considéré comme l’aboutissement d’une lente dérive en matière de soins publics en santé mentale. Une entreprise privée récupérera une cause négligée depuis des décennies pour nous « sensibiliser », comme si nous en étions encore à cette étape.

Nous serons invités à nous tirer l’égoportrait dans une publicité et, par un formidable détournement de langage, à « causer pour la cause ».

Si je salue le courage des personnes qui, à l’occasion de cette campagne, oseront se révéler sous leur jour vulnérable, je ne peux m’empêcher de sourciller devant la réaffirmation, par le moyen, par l’interface et parfois le lexique retenu, d’une vision de courte vue sur la pourtant si grande complexité qui habite le désespoir humain contemporain.

En plus de véhiculer à nouveau le message à doubles contraintes nous incitant à consulter, alors que les listes d’attente sont infinies à peu près partout — essayez de trouver un psychologue pour enfants en ce moment —, on continue de mettre l’accent sur les diagnostics, la médication et les outils, comme si les symptômes psychologiques se réduisaient à un vaste « manque d’expertise à traverser la vie ».

Le savoir se trouverait donc entre les mains des experts qui, eux, n’ont pas de place. De quoi nourrir des cercles vicieux de désespérance, non ?

Au début des années 2000, j’avais installé une salle de psychothérapie par le jeu au beau milieu d’une école primaire, détonnant déjà avec la culture dominante qui réduisait mon travail à sa dimension évaluative. Tandis que je tentais de fournir à tous les enfants rencontrés un lieu, un rite et du temps pour oser le lien et l’expansion de soi que fournissent le jeu et la parole, j’ai compris que ce qu’on attendait de moi, c’était plutôt que je circonscrive le désespoir rapidement, sans chercher à révéler ce qui logeait sous les comportements, me contentant de les répertorier dans des grilles.

On me voulait experte de la surface, prescriptrice de méthodes de « gestion comportementale », alors que j’avais étudié les profondeurs et l’art d’apprivoiser les renards. Comme bien de mes collègues, ce n’est pas pour des questions salariales que j’ai fini par quitter le réseau public, mais parce que je sais le temps et le sérieux qu’il faut accorder au lien pour que « causer » se transforme en « soigner ».

« — Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près… »

Appel aux récits

D’ici la fin du mois, racontez-moi votre janvier au-dessous de zéro. nplaat@ledevoir.com

 

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