Choc d’offre

Les paris sont ouverts sur le moment de la première hausse du taux directeur de la Banque du Canada depuis octobre 2018. En deuxième moitié de l’année, disait récemment la Banque du Canada. En avril, croit le Conference Board. En mars, réplique la Banque Nationale. Mais peut-être aussi tôt que la semaine prochaine, commence-t-on à scénariser.

L’inflation mesurée par l’Indice des prix à la consommation atteignait, en décembre, les 4,8 % sur une base annuelle. Elle n’a pas été aussi forte depuis septembre 1991, indiquait mercredi Statistique Canada. Elle se maintient au-dessus de l’intervalle cible du 1-3 % de la Banque du Canada depuis neuf mois maintenant. Et le jeu des anticipations pourrait alimenter l’émergence d’une spirale prix-salaire que les autorités monétaires ne souhaitent pas.

Les attentes des consommateurs relevées dans l’Enquête sur les attentes des consommateurs, publiée lundi par la banque centrale, évoquent une progression de l’IPC à 4,9 % sur un horizon d’un an, à 4,1 % sur un horizon de deux ans et à 3,5 % sur cinq ans. Du côté des entreprises, les deux tiers des répondants pensent désormais que l’inflation se maintiendra au-dessus des 3 % pour les deux prochaines années. Tout cela fait craindre un « désancrage » pouvant conduire à une spirale inflationniste.

La Banque du Canada devra donc maîtriser rapidement l’inflation avec, dans la mire, une remontée du taux directeur. Rappelons que les économistes de la Banque Nationale prévoient cinq hausses du taux cible du financement à un jour de la banque centrale en 2022, qui passerait alors de 0,25 à 1,5 %, non loin de son niveau prépandémie de 1,75 %.

Quant à l’amorce de cet élan haussier, des économistes pensent qu’il pourrait s’enclencher dès la semaine prochaine. Jean-François Perrault, économiste en chef à la Banque Scotia, est du nombre. Il disait lundi croire désormais que la première hausse surviendra dès le 26 janvier, et non pas en avril. Il pense que le taux directeur progressera de 175 points de base en 2022 pour s’établir à 2 %, lit-on dans un texte de La Presse canadienne.

Ce n’est toutefois pas le scénario dominant, plusieurs rappelant qu’en octobre, en annonçant la fin du programme d’assouplissement quantitatif, la Banque du Canada avait aussi lancé le message d’une hausse, certes, plus hâtive de son taux directeur, mais quelque part au deuxième ou au troisième trimestre de 2022. L’économie ne devrait pas résorber ses excédents de capacité avant 2023, disait-elle en début d’année, pour ensuite évoquer la deuxième moitié de 2022.

Quoi qu’il en soit, il est vrai que le variant Omicron devrait plomber les chiffres sur l’emploi de janvier et repousser quelque peu l’effacement des capacités excédentaires. Mais l’on retient que le marché du travail a récupéré de la détérioration venant des mesures de restriction et qu’il demeure très serré, ce qui renforce les pénuries de main-d’œuvre sectorielle. Que l’amplification des forces spéculatives alimente la surchauffe immobilière et que les politiques budgétaires et fiscales demeurent stimulantes, quoiqu’en décélération.

Or, l’endettement des ménages, des entreprises et des gouvernements vient freiner les ardeurs, alors que les déséquilibres sur le marché immobilier résidentiel provoqués par la crise sanitaire inquiètent.

Influence des chaînes d’approvisionnement

Aussi, une inflation s’accrochant obstinément autour des 5 % n’est pas sans traduire l’influence des distorsions sur les chaînes d’approvisionnement qu’Omicron vient renforcer. En octobre, la Banque du Canada soulignait que les principales forces propulsant la montée des prix, soit la flambée des prix de l’énergie et les goulets d’étranglement restreignant l’offre, « semblent maintenant plus puissantes et plus persistantes qu’on le pensait ».

Or, hausser les taux d’intérêt n’atténuera pas le choc d’offre. « Il est difficile pour les banques centrales de lutter contre l’inflation causée par des problèmes d’offre […] Augmenter les taux d’intérêt dans ce contexte n’aiderait pas à régler les problèmes du côté de l’offre. Le meilleur remède serait une évolution favorable de la pandémie avec le retrait des mesures sanitaires », écrit Hendrix Vachon, économiste principal au Mouvement Desjardins.

Bilan des banques centrales

Afin de réduire l’ampleur de la hausse des taux à venir, il est proposé que la normalisation de la politique monétaire soit suivie d’un dégonflement du bilan de la banque centrale grossi par les achats d’actif dans un contexte d’assouplissement quantitatif. « Nous croyons que les prévisions de hausses de taux directeurs doivent prendre en considération un début de réduction de la taille des bilans en 2022. Toutes autres choses étant égales par ailleurs, moins de hausses de taux directeurs seraient alors requises pour modérer l’inflation », poursuit l’économiste de Desjardins.

Le cas échéant, le juste dosage entre la hausse des taux et la vente d’actifs deviendra l’élément clé. L’expérience américaine a déjà démontré les difficultés d’une telle transition et son effet déstabilisant sur les marchés, boursier et obligataire, nous rappelle Warren Lovely, stratège à la Banque Nationale. Combiné à une hausse du taux directeur, ce délestage peut provoquer un effet de resserrement trop démesuré.

L’expérience quelques fois tumultueuse amorcée en 2013 par le président de la Réserve fédérale, Ben Bernanke, et parachevée avec succès en 2018 par Janet Yellen, a été menée dans un contexte d’inflation quasi absente.

À voir en vidéo