Le dernier round dans la crise ukrainienne

La crise ukrainienne est peut-être « le » test de politique étrangère de la présidence Biden. Même si la symbolique de la rencontre tenue vendredi entre le secrétaire d’État américain Blinken et le ministre des Affaires étrangères Lavrov à l’hôtel Président Wilson était manifeste, il reste que les deux diplomates ne sont pas parvenus à remettre un couvercle diplomatique sur la marmite ukrainienne.

Les prédictions de poids lourds du monde militaire américain sont pessimistes — comme l’amiral Starvidis (qui prévoit une invasion fin janvier, lorsque le sol gelé permettra la progression des troupes russes sur le Donbass), ou Alexander Vindman (ancien directeur des Affaires européennes au National Security Council de Trump, qui estime que la voie diplomatique est dans une impasse).

De fait, si la probabilité que cette crise dégénère dans un conflit armé majeur est mince, les implications de cette escalade sont d’une ampleur qui va bien au-delà de l’enjeu régional, et ce, sur trois plans.

Sur le plan national

Tout d’abord, sur le plan national. Toutes les parties en présence sont aux prises avec des enjeux internes qui façonnent leur discours de politique étrangère.

À Moscou, où en raison de l’érosion des institutions et de la personnalisation du régime, le président Poutine assied sa légitimité sur la politique étrangère et sur les nationalistes.

En Allemagne, le fait que le président russe ait la main sur le robinet du gaz est particulièrement anxiogène.

En France, à quelques semaines du scrutin présidentiel, la position européiste du président Macron pourrait être éprouvée par son incapacité à fédérer les Européens autour de l’Ukraine.

Aux États-Unis, la politique étrangère est plombée par les gaffes de Biden (qui a laissé entendre qu’il pouvait y avoir une différence entre une « petite incursion » et une « invasion » du territoire ukrainien), mais aussi par le blocage au Congrès : même si la politique étrangère relève du président, celui-ci souffre d’un déficit de légitimité qui nuit à sa capacité à agir et à sa crédibilité.

Alors que la gauche démocrate et les républicains avaient réclamé des sanctions, Biden avait fait valoir sa capacité de négocier : il semble finalement que lui non plus ne maîtrise pas vraiment « the art of the deal ».

Sur le plan régional

Ensuite, sur le plan régional. Peu importent les accolades, les discours et les promesses, la Russie continue de masser troupes et tanks aux frontières ukrainiennes, et les États-Unis persistent à équiper les États baltes, qui peuvent désormais transférer des armes vers Kiev. L’escalade est indéniable sur le terrain.

Or, un conflit dans cette région vulnérabiliserait l’Union européenne, à plus d’un titre, mais ne serait-ce que parce qu’il générerait des flux de réfugiés vers l’ouest : la question migratoire est le talon d’Achille de l’Europe, particulièrement dans un contexte où la Russie joue la désinformation de manière quasi symphonique.

De plus, l’enjeu que représente l’Ukraine pour l’Europe — des États baltes au couple franco-allemand — est variable, et diffère pour les États-Unis : ces asymétries sont une vulnérabilité dont Poutine a pris acte.

Or, le repositionnement de la Russie autour de son « étranger proche », du Caucase à l’Europe de l’Est, en passant par l’Asie centrale (en témoignent les déploiements récents en Biélorussie, au Kazakhstan, dans le Caucase — au Nagorny Karabakh), n’est pas anodin. Après plusieurs élargissements de l’OTAN vers l’est, le retrait de Washington de traités de contrôle des armements, Poutine a tracé une ligne rouge : l’Ukraine. Il est utile de mentionner qu’en 1994, l’Ukraine avait remis ses armes nucléaires à Moscou en échange d’une garantie de non-intervention — une décision décriée alors par le professeur John J. Mearsheimer.

Or, pour Poutine, le sommet de Bucarest qui a, en 2008, ouvert les bras de l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie serait une trahison de la promesse de James Baker selon laquelle l’OTAN limiterait son expansion. C’est omettre deux choses : d’une part, que l’OTAN avait ouvert la porte à la Russie à l’époque. Et d’autre part, qu’en décembre dernier, l’OTAN a indiqué à Kiev que son entrée dans l’organisation n’était pas pour demain. La ligne rouge est donc opportune.

Enfin, sur le plan mondial. Biden hérite d’une géopolitique bien différente du contexte de l’intervention russe en Géorgie en 2008, ou en Crimée en 2014. Depuis, la Russie a fait un retour sur la scène internationale, et Washington paie le prix d’avoir stratégiquement délaissé l’Ours russe au profit du Dragon chinois. Poutine, conscient des limitations internes de la présidence
Biden, voit aussi celles que rencontrent les États-Unis sur la scène internationale en raison de la désaffection des Américains pour tout engagement militaire et de l’érosion des alliances.

De même, il voit que l’Europe pousse des cris d’orfraie, mais agit en ordre dispersé : les partisans de l’apaisement s’opposent aux soutiens à une politique plus musclée. Même les marchés financiers russes ont à peine réagi aux menaces américaines, preuve que personne ne croit vraiment au discours de fermeté des Américains.

Pourtant, le coût d’un recul américain serait élevé. Parce que ce gain net pour la Russie signifierait la fin du système international libéral en orbite autour de Washington. Mais cela va plus loin. Poutine fait le pari, selon Michael Kofman, que Biden devra choisir entre l’Ukraine ou Taiwan, tablant sur le fait que le Pentagone a abandonné sa capacité de combattre simultanément sur deux fronts.

On comprend donc que dans les estrades, certains États observent la crise avec intérêt. Téhéran, d’abord, parce que toute manifestation de faiblesse indiquerait la marche à suivre. Et Pékin ensuite. Parce que la Chine est le premier partenaire économique de la Russie. Et parce que tout signe de faiblesse sur l’Ukraine en est un sur Taïwan. Et parce que Pékin et Moscou ont une communauté d’intérêts dans le rejet de l’ordre démocratique libéral, les deux cherchant à réduire le magnétisme de l’Occident : la visite de Poutine le mois prochain à Pékin lors des JO pourrait donc voir l’approfondissement d’une alliance sino-russe aux dépens de la Pax Americana, dont ce dernier round pourrait en fait décréter la défaite par K.-O.

À voir en vidéo