Le tacot

Chacun ou presque a pu faire l’expérience frustrante de la recherche d’un médecin de famille, sans parler d’une consultation avec un spécialiste, ou d’une attente interminable dans une salle d’urgence.

La pandémie a cependant permis à l’ensemble des Québécois de pâtir en même temps des lacunes d’un système de santé qui accapare pourtant la moitié des revenus de l’État, sans que la moindre amélioration soit perceptible.

Cette semaine, il était particulièrement enrageant d’entendre le premier ministre ontarien, Doug Ford, expliquer qu’en dépit de la contagiosité du variant Omicron, le réseau de la santé de sa province était suffisamment solide pour amorcer le déconfinement.

Au même moment, le premier ministre Legault déclaraitque le moindre assouplissement des mesures sanitaires représentait un trop grand risque pour notre réseau, qu’un personnel épuisé maintient à bout de bras de façon quasi miraculeuse.

Depuis le début de la pandémie, on a expliqué que le nombre de cas, d’hospitalisations, puis de décès proportionnellement plus élevé au Québec qu’ailleurs au Canada était attribuable à des méthodes comptables différentes, qui avaient pour effet de sous-estimer la gravité de la situation dans les autres provinces.

Cela est possible. À moins que nos voisins ne sachent pas faire la différence entre un lit et une table, il semble toutefois indéniable que la capacité hospitalière du Québec est inférieure à ce qu’elle est dans le reste du pays. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le Québec compte 1865 lits par million d’habitants, par rapport à 2500 au Canada, 5800 en France et 12 800 au Japon.

Cette réalité et ses conséquences sont connues depuis longtemps. Dans un texte prémonitoire publié le 28 février 2020, soit deux semaines avant que M. Legault mette le Québec « sur pause », Gaétan Barrette écrivait : « Par définition, sans être alarmiste, notre réseau fonctionne en permanence à pleine capacité. Il n’y a pas de marge de manœuvre […] C’est un vrai enjeu qui pourrait encore plus être mis en lumière avec l’arrivée de la COVID. »

Selon lui, l’ajout de 3000 lits était nécessaire dans la seule région du Grand Montréal, faute de quoi une augmentation rapide des cas entraînerait le report de nombreuses interventions non urgentes. Même une première ligne très performante en soins à domicile ne libérerait que 300 lits, disait-il.

Dans un rapport global sur la performance du système de santé publié en 2016, le commissaire à la santé et au bien-être (CSBE) avait souligné que le nombre de lits n’avait cessé de baisser au cours des 20 années précédentes, sans que les services ambulatoires qui auraient dû compenser aient été améliorés. La même année, M. Barrette a plutôt décidé d’abolir son poste.

Il est vrai que les nombreuses lacunes constatées par le CSBE rendaient d’autant plus difficiles à comprendre les politiques d’austérité décrétées par le gouvernement Couillard. Il valait mieux le faire taire.

Soit, M. Barrette n’était pas responsable de ce manque de lits qui remontait aux années Bouchard. D’ailleurs, c’est toujours la faute de quelqu’un d’autre. Il expliquait avoir prévu l’ouverture de 711 nouveaux lits dans la région de Montréal quand il était ministre, mais que sa successeure, Danielle McCann, n’y avait pas donné suite. Et, bien sûr, Mme McCann est partie…

On peut sans doute dénombrer de nombreuses erreurs commises, ici comme ailleurs, dans la gestion de la pandémie, mais il était clair qu’un réseau aussi fragile présentait un risque énorme. Depuis des années, une simple épidémie de grippe suffit à engorger les hôpitaux. La création d’« unités de débordement » constituait un signal d’alarme permanent qu’on a préféré ignorer.

Il faut bien le reconnaître : malgré la compétence et l’indéniable dévouement de ceux qui y travaillent, notre réseau fait piètre figure par rapport à celui de la plupart des pays du G20. Il n’est peut-être pas nécessaire de rouler en Cadillac, mais cela ne signifie pas qu’il faille se contenter d’un tacot.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a bien déterminé ce qui doit être la priorité absolue du « plan de refondation » annoncé : les ressources humaines. Ajouter des lits suppose évidemment que le personnel infirmier nécessaire soit disponible, donc que la rémunération et les conditions de travail soient suffisamment attrayantes.

Le réseau peut sans doute être mieux organisé, mais plus de personnel exige aussi plus d’argent. L’écart de richesse avec l’Ontario dont parle continuellement M. Legault trouve ici une illustration concrète. Si le nombre de lits a diminué davantage au Québec qu’ailleurs au pays au cours des dernières décennies, c’est qu’il n’avait pas les moyens de les garder ouverts.

En revanche, les médecins québécois n’ont rien à envier à leurs collègues canadiens. Dans leur cas, l’écart de richesse n’existe pas, même s’ils sont moins accessibles. Le tacot trimballe des millionnaires. Il est à espérer que M. Dubé ne les oublie pas dans sa refondation.

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