Carte d’identité

« Mais dans quel pays suis-je donc ici ? », se demandait un jour Gaston Miron en remontant le boulevard Saint-Michel, où les vitrines des magasins rivalisaient d’affiches en anglais. Nul doute qu’un quart de siècle après nous avoir quittés, notre poète national se poserait la même question en débarquant à Roissy.

Lui qui connaissait bien la France, cette France charnelle dont il avait arpenté les rues et les paysages, où il avait cogné à toutes les portes sans fausse humilité ni condescendance, n’en reviendrait pas du dernier épisode de cette télésérie médiocre que l’on pourrait intituler L’anglomanie des élites françaises.

Au pays de la « start-up nation », pour reprendre l’expression immortalisée par le président Emmanuel Macron, le bilinguisme s’insinue dorénavant jusque dans les poches des citoyens. L’affaire remonte au 2 août dernier alors que le gouvernement lançait sa nouvelle carte d’identité. Réduite au format des cartes de crédit, elle contient dorénavant une puce électronique. On s’en réjouirait si elle n’était devenue bilingue.

Depuis le 20 juin 2019, Bruxelles oblige en effet les pays membres de l’Union européenne (UE) à traduire dans au moins une des 24 langues de l’UE les mots « carte d’identité » sur leurs documents respectifs. Dans une logique très bruxelloise, on laisse formellement à chacun le choix de cette langue. En pratique, personne ne s’étonnera que tous sans exception aient choisi l’anglais « Identity Card ».

Heureusement, des pays comme l’Espagne se sont contentés de traduire le titre du document. D’autres comme l’Allemagne, l’Autriche et la Roumanie l’ont traduit en anglais et en français. Alors que rien ne l’obligeait à le faire, la France fait partie des anglophiles les plus zélés. Avec la Pologne et l’Italie, elle a traduit l’ensemble du document dans la seule langue de Shakespeare.

« Il s’agit de permettre au citoyen français de circuler facilement en prouvant son identité […] dans tous les pays de l’Union », expliquait béatement la directrice de l’Agence nationale des titres sécurisés, Anne-Gaëlle Baudouin-Clerc. Comme si l’Européen moyen était trop bête pour reconnaître une carte d’identité et distinguer le nom de famille du prénom ou de l’adresse, fussent-ils écrits en gaélique, en finnois ou en bulgare.

En décembre, le ministre de l’Intérieur, Gérard Darmanin, a reçu pour cette initiative le célèbre prix de la Carpette anglaise, un prix citron décerné chaque année aux initiatives les plus anglophiles. Depuis quelques mois, l’Académie française est vent debout et menace même de saisir le Conseil d’État. L’article 2 de la Constitution française ne stipule-t-il pas que « la langue de la République est le français » ? Un tel recours serait une première dans l’histoire d’une institution fondée en 1635 par le cardinal de Richelieu et dont l’indépendance à l’égard de l’État a toujours été l’objet de chaudes luttes.

Dans une campagne présidentielle où la question du déclin de la France est au cœur des débats, le sujet devrait être éminemment symbolique. Il illustre la propension — qui est loin d’être nouvelle — d’une partie des élites françaises à pratiquer ce que La Boétie nommait dès le XVIe siècle « la servitude volontaire ». Un texte qu’aimait citer notre regretté Pierre Falardeau.

Les Québécois le savent plus que quiconque, ce bilinguisme institutionnel est d’autant plus pervers que ni en France ni au Québec la langue française n’est menacée de disparaître de la carte comme s’est éteint le gaulois à une autre époque. Comme l’écrit le poète et essayiste Alain Borer, elle est plutôt « exposée au risque de s’effondrer en français pourri, en une sorte de dialecte de l’empire anglo-saxon » (« Speak white ! », Tracts Gallimard).

Ce renoncement est d’autant plus désolant qu’il intervient un an après que le Royaume-Uni eut claqué la porte de l’UE. La « perfide Albion » a eu beau déserter le cénacle européen, le « globish », ce dialecte de l’Empire anglo-américain, n’y a jamais autant triomphé.

L’occasion était pourtant belle de redonner plus de place au français. Un rapport remis au Quai d’Orsay en octobre préconisait justement un rééquilibrage. Il suggérait qu’au moins 50 % des documents de l’UE soient obligatoirement rédigés en français ou en allemand. Il faudra faire plus qu’inscrire le français à la fin d’une longue liste de priorités, comme l’a fait Emmanuel Macron, pour que les choses changent.

Au fil des ans, l’UE n’a cessé de devenir un instrument d’anglicisation et même d’américanisation des peuples européens. Nous sommes loin de l’« Europe de la traduction » souhaitée par Umberto Eco. Cela est vrai pour la langue. Mais force est aussi de constater que c’est par Bruxelles que s’imposent trop souvent en Europe la rectitude politique et les modes idéologiques les plus radicales qui submergent aujourd’hui les États-Unis.

« Nous avons renoncé au bonheur d’être français », se désolait Jean d’Ormesson. Étonnant paradoxe. Plus nos élites s’entichent du culte des minorités et de l’idéologie diversitaire, plus elles le font dans la seule langue de l’Empire. Une démonstration par l’absurde qu’une langue, c’est aussi une manière de voir et de penser le monde. On aurait pu trouver mieux pour les 400 ans de Molière.

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