L’indécence ordinaire

En ce début d’année 2022, il a fallu quatre jours — et un seul jour ouvrable — aux 100 dirigeants d’entreprise les mieux payés au Canada pour gagner le salaire moyen, soulignait récemment le Centre canadien de politiques alternatives. On le sait, c’est désormais un lieu commun, les années pandémiques ont été fastes pour les ultrariches.

Cette semaine, Oxfam-Québec rajoutait une couche à la fresque d’indécence du capitalisme pandémique en rappelant dans un nouveau rapport que la fortune des dix hommes les plus riches de la planète a doublé depuis mars 2020, pendant que le monde s’est généralement appauvri. Au Canada, la fortune des milliardaires a augmenté de 57 % durant la même période.

Les données du genre ne surprennent plus personne. On les évoque de temps à autre, on s’indigne de leur progression constante, on assortit chaque fois les chiffres d’appels à l’action politique. Le discours est bien construit, prêt à servir, il relève de l’évidence. Il faut utiliser davantage la fiscalité. Il faut renforcer les mécanismes de redistribution, tant à l’intérieur des sociétés du Nord que pour pallier les inégalités à l’échelle mondiale. Il faut agir maintenant, car l’élastique des inégalités est déjà étiré au maximum, et la crise climatique fait craindre le pire. Sous l’apparence de consensus se cache pourtant une perversion : plus le déséquilibre entre ceux qui possèdent et ceux qui meurent lentement de toutes les privations devient grotesque, spectaculaire, plus les chiffres versent du côté de l’abstraction.

Pourtant, les conséquences du capitalisme pandémique sont bien tangibles, et elles se font aussi sentir chez nous. Le spectacle de la détresse ordinaire ne suscite pas aussi facilement l’indignation que les données évoquées ci-haut — et c’est bien ce qui permet à la population de détourner le regard. Or malgré tout, depuis mars 2020, la vie devient bel et bien toujours un peu plus difficile, surtout pour les ménages et les personnes qui occupent les plus bas échelons de l’échelle des revenus.

Justement, en ce début d’année, la parade des données sur les gains des milliardaires se superpose aux manchettes sur l’inflation. On le répétait cette semaine : l’inflation annuelle au Canada a atteint un sommet inégalé depuis 1991. Au mois de décembre, on s’inquiétait déjà de l’augmentation du coût de la vie, relevant que l’Indice des prix à la consommation avait grimpé de 4,8 %.

L’angoisse se matérialisait d’abord à l’épicerie. Il en a beaucoup été question, puisque le prix des aliments a connu sa plus forte augmentation depuis une décennie. On a déjà entendu toutes les histoires : les banques alimentaires qui ne fournissent plus, la qualité des aliments qui se retrouvent dans le panier d’épicerie qui dépérit sans cesse, la peur de la faim qui s’installe. Sauf que les liens ne semblent pas toujours être tracés de façon aussi claire et concrète entre les chiffres et la réalité quotidienne qu’ils sous-tendent.

Prenez le prix du logement : avec l’épicerie et le transport, le logement trône en tête des dépenses qui seront les plus affectées par l’inflation dans l’année à venir. Pourtant, bien que la frénésie immobilière ait déjà fait exploser les loyers et que les logements abordables soient quasi impossibles à trouver dans plusieurs municipalités du Québec, on arrive encore à nier l’existence d’une crise.

Depuis que plane le spectre de l’inflation, on convoque régulièrement les experts pour qu’ils expliquent le phénomène et formulent des prédictions quant aux causes et à la durée probable de la hausse des prix d’à peu près tout. On tente de se faire rassurant, en évoquant notamment la hausse des salaires, l’étonnante augmentation des avoirs nets des Canadiens durant la pandémie, ou alors les avantages que procure la pénurie de main-d’œuvre aux travailleurs. Après tout, n’y a-t-il pas là une occasion pour les travailleurs d’accroître le rapport de force dont ils jouissent à l’égard des employeurs ? Comme s’il s’agissait, tout naturellement, de l’autre face de l’augmentation générale du coût de la vie.

Cette contrepartie se révèle en fait bien maigre lorsqu’on remarque par ailleurs le nombre croissant de travailleurs pauvres, ou lorsqu’on s’intéresse au sort des gens qui exercent un métier ayant été rudement touché par la pandémie. Le prétendu levier que conférerait la rareté de la main-d’œuvre aux travailleurs change peu de choses lorsqu’on œuvre au bas de l’échelle salariale, ou lorsqu’on doit changer de carrière de façon précipitée.

On ne parle pas non plus beaucoup du fait que les salaires n’ont pas tous augmenté au même rythme dans les dernières années. Au Québec, selon les données de l’Institut de la statistique, les ménages appartenant au quintile le plus pauvre ont connu une augmentation plus lente de leurs revenus que les ménages les plus nantis. Si bien que ce sont avant tout les ménages les plus pauvres qui ont encaissé le plus durement la hausse du coût de la vie, et vu s’accroître la proportion de leur revenu consacré aux dépenses de subsistance.

Cela n’est évidemment pas aussi frappant, pas aussi manifestement indécent que les données sur la gourmandise des ultrariches. Il n’en demeure pas moins que ces signes, ainsi que la relative indifférence avec laquelle on les interprète, indiquent bel et bien que la « nouvelle normalité » forgée par la pandémie en est une où un nombre grandissant de gens sont contraints de faire toujours un peu plus de concessions sur leur dignité.

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