Les adieux aux artistes

« Ce monde va nous manger tout cru. M’habille pas dans ma tombe, tu sais je suis né tout nu », chantait Karim Ouellet dans La mer à boire. De quoi meurent les jeunes artistes émotifs et désemparés ? On l’ignore. On suppute. L’interprète-compositeur de L’amour était reclus depuis quelques années à la suite de problèmes de santé mentale, de déboires intimes et professionnels, révélait en substance cette semaine son ami Philippe Fehmiu. Et les chansonsromantiques du disparu parlaient tellement aussi du mal de vivre…

Trente-sept ans, c’est jeune pour se transformer en corps froid découvert à Québec dans les locaux du studio L’Unisson un soir de tempête. Le rappeur de la capitale devenu chanteur pop s’était mis sur la touche. Qui connaît les chagrins secrets des vedettes que le public porte aux nues tant que leur nom brille au soleil ? La création nourrie de spleen peut engendrer des musiciens, des auteurs malheureux dans un sous-sol, un salon, un studio quand l’inspiration prend la poudre d’escampette et que rien ne va plus. Karim Ouellet surfait sur une mauvaise vague, ça, c’est sûr.

Les actualités culturelles depuis l’arrivée d’Omicron se résument si souvent à des nécrologies en enfilade. Rien pour remonter le moral des troupes. Encore cette semaine, ce départ de l’acteur français si sensible et talentueux Gaspard Ulliel, dont la courtoisie m’avait tant frappée sur le tournage de Juste la fin du monde de Xavier Dolan. Et celui du conteur québécois endiablé Simon Gauthier.

Des artistes d’ici ou d’ailleurs tirent leur révérence à un rythme accru, se dit-on. Les temps durs s’y prêtent, apparemment. Plus âgés, ils étaient souvent déjà disparus des radars, comme le réalisateur Jean-Claude Lord. Certains à la suite d’une longue maladie, ou par envie de vieillir en paix, ou parce qu’ils étaient passés de mode et que tout le monde les avait oubliés. D’autres partent plus jeunes, après que le cœur eut flanché sans crier gare. Accidents ? Maladies ? Actes volontaires ? Ça reste flou ici et là. La pandémie n’est pas nécessairement en cause. Mais la poussière sur ses talons, peut-être. Tous ces masques, ces cloisons, ces replis, les contrats qui se raréfient, faute de scènes ouvertes pour permettre à desmusiciens et à des interprètes de s’y produire en temps de COVID-19, remettent des vocations en cause.

La mort n’est pas souvent au rendez-vous des fractures intérieures, mais la dépression, oui. Certains s’étiolent sans faire de bruit. Mais ils sont nombreux à changer d’orientation, délaissant les planches ou le studio pour un métier moins hasardeux. L’art perd des plumes.

Quand un de nos artistes s’éteint, ça fait les manchettes une journée et on en parle encore quelque temps. Au mieux durant une semaine, lorsqu’un fleuron culturel tombe de son socle, comme le cinéaste Jean-Marc Vallée, trop jeune pour mourir lui aussi, avec ses projets dans son sac et le glissando de son style. Sur le coup, les gens revoient des œuvres phares avec nostalgie. Tiens ! C.R.A.Z.Y. n’a pas vieilli. Tiens !37,2 le matin de Jean-Jacques Beineix non plus. Puis le sable retombe sur la mémoire de ces talents fauchés.

La roue tourne si vite, même au temps du virus. Le public peine à se concentrer longtemps sur une gloire disparue. On avance, s’il s’agit d’un pionnier : « C’est la fin d’une époque. » Ou, s’il disparaît dans la fleur de l’âge : « Cet artiste-là avait encore tellement à dire. » Rares sont les géants comme Molière célébrés en grande pompe sur les scènes du monde quatre siècles après leur naissance. Bien des héritages moins triomphants, volatils ou pas, sont soufflés par le vent du jour, dont l’amnésie efface les empreintes. On voudrait convaincre les foules :  Relisez Marie-Claire Blais. Ne laissez pas mourir Une saison dans la vie d’Emmanuel ou Le sourd dans la ville. Mais son riche legs littéraire chancelle, hélas !

Et comme la lourde atmosphère s’y prête, on songe à quel point de nombreux créateurs éprouvent le mal de vivre chanté par Barbara. Davantage que la moyenne des ours, dirait-on, protégés des réalités du monde avec des parapluies plus ou moins troués. Vieux cliché romantique issu du XIXe siècle, que celui des poètes et des peintres maudits égarant leur raison ou sautant dans le vide, faute de se sentir en adéquation avec leur époque. Mais cliché qui n’est pas toujours sans fondement. La sensibilité exacerbée que réclame la fonction, le décalage entre les dimensions intuitives fréquentées par les muses et les réalités du dur plancher des vaches engendrent souvent des tensions intérieures douloureuses. Certains craquent.

Quelles que soient les raisons derrière le départ de Karim Ouellet, il perdait pied et s’affolait. La vie des artistes s’achève parfois sur une note si triste qu’elle nous inspire des textes mélancoliques comme celui-ci.

Pour obtenir de l’aide concernant votre santé mentale ou celle d’un proche, n’hésitez pas à contacter le service Info-Social 811.



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