Suite au prochain rapport

Au fil des décennies, le Québec a consacré des sommes importantes à la production de rapports sur le système de santé, dont la principale conclusion était que les gouvernements successifs auraient dû appliquer les recommandations des rapports précédents.

Celui que la commissaire à la santé et au bien-être (CSBE), Joanne Castonguay, a présenté mercredi ne fait pas exception. Certes, un réseau mieux préparé n’aurait pas empêché le virus de pénétrer au Québec, mais les dommages auraient certainement été moindres.

Les signaux d’alarme et les correctifs à apporter ont été innombrables dans le passé, particulièrement en ce qui concerne l’hébergement des personnes âgées et les soins à domicile, sans que cela ait eu le moindre effet. Il faudrait une enquête publique simplement pour expliquer une telle procrastination !

Inutile, c’est très facile à comprendre, direz-vous. Le problème est que les gouvernements ne voient pas plus loin que la prochaine élection. Comme il faut des années avant que des améliorations de cette nature soient réellement perceptibles, pourquoi semer aujourd’hui ce que d’autres récolteront après-demain, alors qu’une distribution de cadeaux à la veille de l’élection est bien plus rentable ? Simplement prononcer le mot « réforme » est devenu risqué.

Bien sûr, l’opposition entre les intérêts de la population et ceux des partis politiques ne se vérifie pas seulement dans le domaine de la santé. On pourrait dire la même chose de l’environnement ou des transports, mais la pandémie a posé le problème d’une façon dramatiquement spectaculaire.

  

Dans son rapport, la CSBE fait la comparaison entre le Québec, où le gouvernement a une autorité directe sur le réseau de la santé, et des provinces comme l’Ontario ou la Nouvelle-Écosse, où la gestion et la fourniture des services de santé sont confiées à des entités semi-autonomes, le rôle du ministère se limitant à établir des normes et à exercer une surveillance.

« On peut se demander si dans ces provinces où les entités sont plus à distance du politique, la réponse à la COVID-19 a été davantage fondée sur la science et les données probantes et moins sur des considérations politiques », écrit Mme Castonguay. Malheureusement, elle ne répond pas à la question, qui « mérite une analyse plus approfondie ».

En effet, la réponse n’est pas simple. La gestion d’une pandémie ne peut pas reposer sur la seule science. Elle doit aussi tenir compte de l’acceptabilité sociale des mesures imposées, de l’économie, etc. Inévitablement, le politique finit par avoir le dernier mot. Ce n’est pas le nom des experts qui va se retrouver sur le bulletin de vote.

Après la coroner Géhane Kamel, qui s’était dite agacée par « les deux chapeaux » portés par le Dr Horacio Arruda — et par son successeur intérimaire —, celui de directeur national de santé publique et celui de sous-ministre, la CSBE s’interroge sur ce cumul.

« Le rapport que l’expert adresse au politique est une question en soi et mérite des analyses plus poussées afin de concilier les exigences d’efficacité et de valorisation de l’expertise avec les contraintes de la décision politique », explique-t-elle.

En Ontario, le Chief medical officer of health, contrairement à notre directeur national de santé publique, a le pouvoir de s’adresser directement à la population, indépendamment du gouvernement, ce qui ne peut que contribuer à sa crédibilité. Qui sait, le Dr Arruda serait peut-être toujours là, si plusieurs ne l’avaient pas perçu comme un pantin.

  

Au-delà du rôle de la Santé publique, la CSBE n’est pas la première à s’interroger sur l’opportunité de dépolitiser l’ensemble du réseau. Entre ses deux séjours en politique, Philippe Couillard avait proposé d’en confier la gestion quotidienne à une société d’État indépendante, le rôle du ministre se limitant à définir les grandes orientations. Comme on sait, il a fait exactement le contraire une fois devenu premier ministre, laissant Gaétan Barrette exercer un contrôle sans précédent.

Dans le discours d’ouverture qu’il a prononcé à l’Assemblée nationale le 19 octobre dernier, le premier ministre Legault a semblé adopter une approche semblable, quand il a déclaré : « La responsabilité du ministère de la Santé, ça devrait être de fixer des objectifs de performance et de suivre les résultats ».

Son objectif n’est cependant pas de retirer la responsabilité des mains du gouvernement au profit d’une entité autonome, mais d’en décentraliser la gestion vers les régions. Ce n’est pas du tout la même chose. Le grand patron sera toujours à Québec. Avec ou sans pandémie, sortir la politique de la santé ne sera pas une mince affaire.

À voir en vidéo