Le film maudit de Jean-Claude Lord

Je me souviens du choc causé par l’excellente autant que brutale satire Parlez-nous d’amour de Jean-Claude Lord, découverte des années après sa création sur mon petit écran. Sa force, sa vérité, son imposante distribution comme son infinie cruauté dans l’exploration des coulisses du show-business demeurent gravées au fer rouge. La scène d’une femme du public invitée à se dévêtir sous les rires de tous me revient en mémoire depuis la mort du cinéaste. La genèse de ce film-là et les tomates reçues par l’équipe à sa sortie en 1976 en disent long par ailleurs sur l’époque vibrante et insouciante qui l’avait enfanté.

Au Québec, de nombreux artistes carburaient alors à l’idéalisme, à la rébellion contre un système pourri à dénoncer haut et fort. De son côté, la télévision succédait à la religion en canalisant dans sa boîte à images les émotions des foules. Mais les émissions de variétés se voyaient souvent snobées par ceux-là mêmes qui en tiraient les ficelles. L’exploitation sexuelle de jeunes actrices, les corruptions diverses et le cynisme à tout va y sévissaient dans l’ombre tremblante. Le XXIe siècle n’a rien inventé.

Ça prenait du courage, de l’inconscience ou un peu des deux pour dénoncer ces productions qui faisaient vivre toute une faune artistique et permettaient à la population d’assister en studio à ses émissions favorites. Même topo aujourd’hui sur divers plateaux de télé, sauf que l’œil du spectateur conservait alors une candeur face au petit écran, désormais perdue.

Jacques Boulanger, animateur et chanteur, était au sommet de la gloire. À Radio-Canada, son émission quotidienne Boubou cartonnait. Des femmes, surtout, venaient de la banlieue pour assister à l’émission et admirer leur bel animateur. Or, sous ses dehors bon enfant, Boulanger se sentait dégoûté par un métier cynique, corrompu et méprisant envers le public. Déjà en contact avec Jean-Claude Lord, il lui avait remis des cassettes d’enregistrements témoignant des turpitudes de l’industrie. Le scénario du film échut à nul autre que Michel Tremblay, qui mit en répliques ces révélations fumantes. Jacques Boulanger, sous le nom de Jeannot, endossa au grand écran le rôle de l’animateur d’une émission voisine de la sienne.

Ce qui grouille et grenouille

Les maîtres d’œuvre de Parlez-nous d’amour voulaient montrer ce qui grouille et grenouille quand les bouches se délient, toutes caméras éteintes. Sans prévoir pour autant les contrecoups de ces mises en garde au public.

Tonnerre et éclairs ! Jamais ses fans n’auraient pu imaginer leur Boubou dans la peau du Méphisto cynique de ce film-là. Parlez-nous d’amour semblait si collé à sa réalité qu’acteur et modèle s’étaient confondus aux yeux de tous. Sus au renégat ! Non seulement tout le milieu de la télé et celui des médias s’étaient insurgés contre le cinéaste qui leur balançait leurs quatre vérités au visage, mais le lien de confiance du public avec Jacques Boulanger s’en trouva ébranlé. Il fut envoyé à la radio quelque temps, avant de se refaire une vertu…

Du moins l’époque enfantait-elle parfois des projets courageux, même si les spectateurs et l’industrie du showbiz n’étaient pas prêts à les digérer. Un film pareil pourrait-il voir le jour aujourd’hui ? Pas avec cet interprète-là qui mettait sa tête sur le billot. Une position inenvisageable à l’heure où l’image de marque d’une personnalité publique se mesure à coups d’algorithmes. Des spécialistes en marketing auraient prévenu Jacques Boulanger : ne joue pas là-dedans ! Avec un acteur principal moins impliqué, le message serait mieux passé auprès du public, tout en perdant en réalisme bien sûr.

Les médias sociaux

S’ils avaient prévu la tempête — qui n’aura débouché à l’époque sur aucun débat social, vrai pétard mouillé —, ni Lord, ni Tremblay, ni Boulanger ne se seraient sans doute lancés ainsi à l’assaut des moulins. Du coup, le septième art québécois aurait été orphelin de cette perle noire aux éclats glauques. Restaurée par Éléphant en 2014, la bombe cinématographique a trouvé une nouvelle génération de spectateurs, qui savoure son second degré et s’échange la férocité des répliques comme des balles de ping-pong.

Reste qu’un film contemporain se moquant à ce point du public ne serait plus perçu comme acceptable. Les médias sociaux crieraient au mépris de classe, non sans raison d’ailleurs. Un nouveau Parlez-nous d’amour susciterait davantage de remous qu’hier, n’en doutons point. Que pensent, toutes portes closes, les artisans des émissions de variétés d’aujourd’hui ? Respectent-ils en chœur leur public ou le manipulent-ils de concert ? Qui parmi eux voudrait cracher dans la soupe en partageant des secrets de coulisse, sous peine de se priver de pitance ? Une spontanéité s’est perdue au fil des ans. De même, un esprit de rébellion contre un système qui avale tant de voix discordantes à leur tour.

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