Madame la Coroner, encore un effort…

Vous et moi, chère Me Géhane Kamel, avons pour l’essentiel perdu notre journée de vendredi dernier. Vous à Trois-Rivières, moi devant mon écran sur un lien Teams, avons écouté quelques heures durant la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, nous expliquer combien elle avait été bouleversée par les événements de la première vague. Se pourrait-il, lui avez-vous demandé, que, dans la précipitation, une « erreur » ait été commise ? Madame la Ministre n’a pas aimé le mot. On a fait au mieux avec les données qu’on avait, a-t-elle dit. Mais avec ce qu’on sait maintenant, on referait les choses autrement.

C’est très exactement la défense avancée par le gouvernement Legault depuis le jour 1. C’est terrible, mais on ne savait pas, donc on ne pouvait faire mieux. Bilan : 4000 morts. Comme nulle part ailleurs.

Vos efforts semblent totalement concentrés sur le moment à partir duquel les autorités se sont préoccupées du sort des CHSLD. Fin janvier, mi-février, début mars ? Sans vouloir vous offenser, chère coroner, cette datation a peu d’importance. L’essentiel est de savoir comment la cellule de crise présidée par le premier ministre peut affirmer n’avoir pris conscience de la catastrophe des CHSLD que le 20 avril, par un article de journal, alors que des sonnettes d’alarme étaient audibles dans la machine depuis le 12 mars. « L’information circulait » vers la cellule, a dit François Legault dimanche soir. Ce serait très grave si c’était vrai. Cela prouverait qu’il a fait fi d’informations capitales.

Nous avons la démonstration que le 20 mars nos autorités sanitaires font preuve d’une totale incompréhension du risque couru par nos aînés, car c’est à cette date que commence le transfert, chez eux, de patients hospitaliers, dont plusieurs sont porteurs du virus. Comment auraient-ils pu savoir, le 20 mars, que les CHSLD étaient à risque, sous-équipés et en pénurie de personnel ?

On sait désormais que huit jours avant, le 12 mars, la directrice de l’association des CHSLD privés, Annick Lavoie, avait demandé de cesser toutes les admissions en CHSLD. Puis, la veille de la décision de commencer ces transferts de patients du 20, elle décrit la situation comme « critique » et entrevoit un « scénario catastrophe ». La sous-ministre Natalie Rosebush, qui reçoit cette info, n’en informe donc pas sa patronne, Marguerite Blais ? Le sous-ministre de la Santé, Yvan Gendron ? La cellule de crise ?

Le 29 mars, l’équipe du CIUSSS dépêchée au CHSLD Herron constate qu’il ne reste que trois employés pour voir à la santé de 133 résidents. L’info remonte au sous-ministre Gendron. Pas à la ministre ? Pas à la cellule de crise ? La Santé publique de Montréal estime par écrit le 3 avril qu’il existe à cet endroit « une menace réelle à la santé ». Ça ne remonte pas à Horacio Arruda ? Entre le 5 et le 10 avril, 23 résidents passent de vie à trépas. Comment expliquer que les membres de la cellule de crise ne prennent connaissance de cette catastrophe qu’en lisant la Gazette du 10 avril ?

Quelques mois après le désastre, en entrevue à l’émission Enquête, Marguerite Blais semblait avoir un souvenir vif des appels à l’aide qu’elle avait elle-même lancés dans ce lieu central de décision. « J’étais au bout du fil dès 7 h le matin. Je donnais mon point de vue. Peut-être que ce que je disais était pris en considération une semaine ou deux après, mais je le disais. Dans le ministère de la Santé, il y a beaucoup de médecins. Alors, on travaillait avec les opinions des médecins qui étaient en place. Notre perception était beaucoup hospitalo-centriste. »

Cela sonne vrai. Il est invraisemblable que Mme Blais, qui travaillait à temps plein sur ces questions, n’ait pas été mise au courant quotidiennement par sa sous-ministre, sa cheffe de cabinet et les intervenants eux-mêmes des appels à l’aide, des cas problématiques, clairement signalés courant mars et début avril. Il est invraisemblable qu’elle n’ait pas relayé ces craintes de toutes ses forces au lieu où se prenaient les décisions : la cellule de crise.

Vendredi, elle a tenté de vous faire croire, Me Kamel, que son entrevue à Enquête avait été donnée alors qu’elle était dans un état second, sous le coup de l’émotion, et qu’il fallait n’en tenir aucun compte. Je m’attendais à ce que vous l’aidiez à faire le tri entre l’émotion et la mémoire en lui demandant de détailler ses interventions en cellule de crise. Qu’a-t-elle dit ? Quand ? Combien de fois ? Qu’est-ce qu’on lui répondait ?

Qu’en dit sa cheffe de cabinet, qui devait la préparer pour ces interventions ? Qu’en disent les autres membres de la cellule, le chef de cabinet du premier ministre, ses conseillers en communication, le premier ministre lui-même ?

Vous nous dites que vous êtes sur le point de mettre un terme à vos audiences. De grâce, non ! Il vous manque tout un volet, peut-être le plus important. Ne vous arrêtez pas en si bon chemin. D’autant qu’il est plus que probable que, vu le refus entêté du premier ministre de tenir une commission d’enquête publique, la vôtre soit la seule qui soit jamais tenue sur le sujet.

C’est seulement en remontant la chaîne jusqu’au sommet du commandement, en entendant tous ceux qui participaient à ces rencontres dont, inexplicablement, il n’existe pas de comptes rendus, que vous pourrez établir le vrai récit de la catastrophe de la première vague. De comprendre pourquoi les appels à l’aide n’ont pas été entendus ou, s’ils l’ont été, pas écoutés. On compte sur vous.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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