Coup d’État au ralenti

L’ex — et peut-être futur — président des États-Unis Donald Trump est réapparu samedi au podium, en Arizona, devant une foule en extase, sous l’inscription « Sauvons l’Amérique ». Il a promis une année de reconquête « de la Chambre et du Sénat », avant de « reprendre la Maison-Blanche en 2024 ».

La semaine dernière, un projet de loi fédéral — censé protéger le droit de vote pour tous, contre les assauts législatifs de nombreux États républicains, qui veulent le restreindre — était déclaré virtuellement mort. La raison, encore une fois : la défection de deux sénateurs conservateurs, nominalement « démocrates », mais dont les choix sont souvent alignés sur ceux de l’opposition républicaine.

Un an après avoir perdu le pouvoir, le Parti républicain paraît bien placé pour le reconquérir. Et ce fait ne sera qu’accessoirement lié aux aléas de la présidence Biden. Une présidence au plus bas dans les sondages, malmenée au Congrès par l’opposition systématique des républicains, qui jouit de l’appui circonstanciel et décisif des sénateurs « démocrates » Kyrsten Sinema et Joe Manchin.


 

Ce qui se prépare, ce n’est pas une alternance comme les États-Unis, et de nombreux autres pays, en connaissent normalement depuis l’aube de la démocratie libérale. Mais bien plutôt une tentative de subversion du système, véritable « coup d’État au ralenti ». Un coup d’État qui a commencé et se déroule sous nos yeux.

Au Congrès de Washington, mais plus encore au niveau des États, dont ils contrôlent 60 % des chambres, les républicains tissent systématiquement leur toile, pour que la tentative maladroite et improvisée de novembre décembre 2020 se répète… Mais que la prochaine fois, en 2024, elle soit autrement mieux exécutée.

Comment ?

Par des dizaines de lois, adoptées tout au long de 2021, et d’autres encore sans doute en 2022. Des lois qui durcissent les conditions d’exercice du vote, d’une façon qui défavorise les démunis, les minoritaires (électeurs normalement plus difficiles à mobiliser, et qui tendent à voter davantage pour les démocrates).

Par la conquête de postes électifs, ou sujets à des nominations partisanes — postes parfois obscurs et techniques, mais demain décisifs : juges d’État, secrétaires d’État, shérifs, sans oublier les gouverneurs — lors des élections de mi-mandat de novembre 2022.

À ce moment-là, autant que le vote au Sénat ou à la Chambre des représentants, il faudra surveiller toutes ces micro-élections — parfois assorties de référendums — qui participent du système byzantin tenant lieu d’exercice électoral bisannuel aux États-Unis.

Et aussi, on veut donner aux personnes qui dirigent les élections le pouvoir d’annuler ultimement les votes pris : il faut donc « placer les bonnes personnes » à ces postes. On confiera également à des officiers ouvertement partisans la responsabilité de redessiner les cartes électorales. Les États-Unis sont le pays champion de ce type de manipulation : le gerrymandering… ou comment garantir 60 % des sièges à un parti qui a 40 % des suffrages.

Et enfin, il s’agit d’accorder aux législatures étatiques, après la présidentielle, le droit de renverser ultimement, si besoin était (… après tout ce qui précède !) le suffrage de novembre. En envoyant qui elles veulent au groupe des grands électeurs censé prendre l’ultime décision, en janvier. Et ce, en invoquant une foule de raisons arbitraires, voire révoltantes… mais qu’on peut toujours légaliser. Et qu’en fait, on a commencé à légaliser.


 

Tout cela pour quoi ? Pour s’assurer que, lors du rendez-vous présidentiel de 2024, la tentative n’échouera pas, contrairement à la répétition générale — avortée et teintée d’amateurisme — de 2020.

Les États-Unis sont une société technologiquement et culturellement avancée, mais qui est restée archaïque dans beaucoup de domaines.

Le système électoral n’a pas changé fondamentalement depuis le XVIIIe siècle. Le vote indirect par l’entremise des grands électeurs ainsi que le poids démesuré des États ruraux et peu peuplés (Midwest, centre du pays) confèrent aux régions rurales et conservatrices une influence extraordinaire face aux populations immenses des côtes atlantique et pacifique, avec des mégapoles comme New York et Los Angeles devenues les parents pauvres de ce système.

Par exemple, au Sénat — où, ultimement, tout se joue ou presque —, un État comme le Wyoming, avec ses 578 000 habitants, dispose de deux voix… exactement comme la Californie et ses 40 millions d’habitants. Avec de telles aberrations, si aujourd’hui, par pure hypothèse, les États-Unis voulaient entrer dans l’Union européenne… la Cour de justice du Luxembourg les bloquerait assurément !

Pour comprendre les très graves menaces qui pèsent aujourd’hui sur la démocratie américaine, on a parlé à juste titre du poids du mensonge (« l’élection volée » de 2020) dans le discours politique contemporain, des groupes qui ne se parlent plus, de l’absence de bases communes à la discussion.

On a parlé bien sûr du facteur Trump : ce redoutable démagogue a su faire remonter à la surface toutes sortes de poisons refoulés, qui n’avaient jamais quitté la société américaine depuis deux siècles. Il a métamorphosé le Parti républicain, avec son « Duce » choisi par Dieu, qui doit reprendre le pouvoir par tous les moyens.

Mais c’est le système électoral dépassé des États-Unis qui rend possible ce terrifiant « coup d’État au ralenti »… une chose inimaginable ailleurs que dans ce pays.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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