Antigone

L’amour. Il suffit qu’on lâche le mot dans l’espace public pour qu’automatiquement, on tente de nous ramener plus ou moins doucement à l’ordre, invoquant la prévalence du droit, du politique et des mesures sérieuses sur toutes les autres dimensions de la tragédie sociale que nous traversons.

« Un peu de sérieux, on ne change pas les gens à coups d’amour, voyons ! Il est trop tard pour parler d’amour, Madame ! »

Trop tard pour parler d’amour.

Je l’ai pourtant écrit en toutes lettres, ce mot qui, pour une raison qui m’échappe, a cette tendance à provoquer une réduction de l’ensemble de notre discours à un quelconque gonflement sentimentaliste, déconnecté de la réalité, voire ridicule.

Oui, je l’ai écrit, osant même avancer qu’il pouvait constituer une clé dans le changement des postures éthiques des êtres avec lesquels nous sommes liés par le sang, la cohabitation, l’amitié, l’éros ou encore pour le meilleur et pour le pire.

Je l’ai lancé du lieu d’où je me tiens, de ma seule expertise, de cette lorgnette qui comprend le monde à partir de l’intime, de cette parole récoltée, sous-entendue, criée ou juste laissée échapper sur le divan ou de toutes les désillusions qu’on est venu me raconter au fil des années.

Je l’ai trouvé au creux de tous ces récits racontés au « Je » que vous m’avez encore envoyés, osant défier la loi des 280 caractères et autres commentaires sur un fil d’actualité, conférant à l’exercice son sens près du sacré.

Je l’ai senti se briser, se déchirer en vous et entre vous, dans ces lettres manuscrites que vous avez même déposées jusque dans ma boîte aux lettres, jouant le jeu des siècles passés, ceux où l’on prenait le temps qu’il faut pour jeter, à l’encre sur le papier, « les mots pour le dire ».

« Écartelée

De vouloir réconcilier

Le pont ne peut tenir

Que si les assises

Sont sur les deux rives »

m’a écrit ma voisine, M., sur une page déchirée d’un calepin. Ce sont ses mots pour dire sa grande peine de traverser une époque qui déchire les membres de sa famille et qui tue les espoirs de possibles dialogues.

Je l’ai cueilli, ce mot, comme le sel flottant sur les bassins de Guérande, après ce long travail du paludier, qui aide le délicat processus de cristallisation du sel de la mer pour nous en offrir la fleur, la plus goûteuse et la plus précieuse parcelle de saveur.

Je l’ai retrouvé en souvenirs dans tous les récits de ces humains échoués aux matins de leurs épuisements professionnels — cadres, travailleurs, infirmières, médecins et autres soignants — qui, bien avant la pandémie, se trouvaient broyés par un système qui leur demandait précisément de renoncer à conjuguer les verbes soigner et aimer. Négliger les questions « sentimentales » telles que le besoin de sens, d’investissement dans les liens, d’appartenance ou de reconnaissance a des conséquences « sérieuses », politiques et sociales.

Il y a longtemps, de fait, qu’il « est trop tard pour l’amour » dans ce système auquel nous avons appliqué depuis des années une logique gestionnaire déshumanisante issue du domaine industriel, menant aux conséquences actuelles. La Dre Carignan, médecin spécialiste retraitée, elle aussi, utilise ce mot « amour », en pointant certaines des aberrations auxquelles elle a eu à faire face dans sa carrière.

« Mon cœur me dit », lâchait l’incandescente Antigone dans la si réussie adaptation de Sophie Deraspe qui, par un truchement curieux du hasard, se trouve justement sous la loupe de l’équipe du Ciné-moi du Festival Cinéma du monde de Sherbrooke, ce mois-ci. Animée par la psychologue et si éloquente penseuse du vivre-ensemble Rachida Azdouz, cette activité qui allie cinéma et santé mentale me recevra en tant qu’invitée le samedi 29 janvier prochain, pour un échange sur le divan et avec le public autour des enjeux psychiques portés par le film. J’ai donc eu le mythe en tête toute cette semaine, en même temps que je lisais vos tiraillements correspondant en tous points à ce qu’on pourrait nommer les « codes du tragique ». Des Antigone, il s’en trouve de tous les côtés de ce schisme qu’on tente de maintenir entre nous.

Honorer ses principes est une affaire intime, qui s’enracine toujours dans des enjeux liés à l’amour.

Parmi les complotistes, combien d’histoires de vies marquées par des ruptures du lien de confiance avec le système, d’épisodes de disqualifications sociales, de violences épistémiques accumulées ?

Et parmi les non-vaccinés qui occupent des lits (insuffisants de toute façon), combien de marginalisés, tombés entre les mailles d’un filet social qui ne cesse de s’accroître dans nos sociétés centrées sur l’individu ? Ceux-là n’ont parfois même pas le luxe d’avoir des convictions, comme en témoigne cet article du Devoir.

Contribuer à attiser la haine de ceux qui ne pensent pas comme nous découle d’une bonne gestion politique de la crise, diront les Créon de ce monde. Pour toutes les Antigone qui nous habitent s’élaborent des postures éthiques trempées dans l’amour qui, à long terme, pourraient s’avérer autrement plus honorables.

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Appel aux récits

Racontez-moi les tiraillements vécus avec vos proches au sujet des mesures adoptées en ces temps de crise sanitaire. nplaat@ledevoir.com

 

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