Les emmerdeurs

Sommes-nous désormais gouvernés par Twitter ? Nos élus ancrent-ils maintenant leurs décisions sur leurs humeurs du moment, leurs frustrations et leurs coups de colère ? Le président de la République française, Emmanuel Macron, a malheureusement donné le ton en affirmant délibérément en entrevue qu’il voulait « emmerder les non-vaccinés ». Oui, a-t-il ajouté, « jusqu’au bout ». On ne se souvient pas que Charles de Gaulle ait jamais voulu emmerder quiconque, y compris les Allemands, qu’il voulait vaincre, tout simplement. Oui, un jour qu’un manifestant lui criait « Mort aux cons ! », il a répondu : « Vaste programme ». Remarquez, il n’a jamais tenté de mettre en œuvre cette opération qui aurait pu être salutaire, mais, avouons-le, difficile d’application.

Ici, le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, s’est inspiré de Macron en affirmant que « ce n’est pas l’envie qui manque » d’emboîter le pas sur le chemin de l’emmerdement. Mais c’est le premier ministre Legault qui a mis ce réflexe primaire en musique en annonçant une taxe générale que devraient payer les non-vaccinés. Il ne l’a pas justifiée par une intention de les inciter, ainsi, à finalement prendre rendez-vous avec une seringue. Non. Il a expliqué qu’il était « choquant » que cette minorité soit surreprésentée parmi les hospitalisés. Sa décision procédait donc de la mauvaise humeur, non de la santé publique.

Nous avons d’ailleurs la certitude que cette mesure fiscale punitive n’avait fait l’objet d’aucun avis des artisans québécois de la santé publique. Depuis l’annonce, plusieurs de ses responsables ont d’ailleurs pris ouvertement la parole pour affirmer que la taxe vaccin était contraire aux principes directeurs de l’intervention en santé publique.

Je ne croyais pas devoir un jour rappeler à des membres d’un gouvernement qu’ils n’ont pas été choisis pour ventiler leurs frustrations. Emmerder des citoyens ne fait pas partie de leur définition de tâche. Ils doivent certes connaître et comprendre les colères populaires, et il ne leur est pas interdit de les partager. Mais leur rôle est de prendre calmement et lucidement les décisions les plus à même de régler les problèmes, dans le respect de tous les citoyens, même de ceux dont ils réprouvent les comportements.

S’il est sage de prendre la mesure de la grogne, l’objectif doit être non de l’attiser, mais de la canaliser vers des solutions de bon sens. Multiplier les mesures qui réduisent les contacts des non-vaccinés avec les autres tombe sous le sens. Si on veut des sous, ou une incitation pécuniaire, mettre à l’amende des non-vaccinés qui ne respectent pas les consignes est parfaitement logique.

Mais la mesure proposée, qui viserait tous les non-vaccinés (sauf, apprend-on, les miséreux, concept qui reste à définir), introduit une notion nouvelle et détestable de présomption de culpabilité sanitaire. Pour l’instant, la vaccination n’est pas obligatoire, ni même pour les employés de la santé. Pour l’instant, les non-vaccinés sont tenus de respecter un certain nombre de règles. On en ignore le nombre ou la proportion, mais on sait que beaucoup de non-vaccinés sont des retraités qui sortent peu ou pas, des personnes qui font du télétravail et qui n’ont que peu de contacts avec la communauté. François Legault propose de les punir, eux, tout autant que les passagers d’Air Ostrogoth.

Emmerder les vaccinés

La bienveillance n’est pas non plus au rendez-vous avec certaines catégories de vaccinés. Des enseignants inquiets sont sommés de rentrer en classe lundi. Ils demandent qu’on leur distribue des masques N95. Il est scientifiquement certain que ceux-ci protègent davantage contre la contagion que les masques de moindre qualité. Le gouvernement ontarien a dit oui. Le gouvernement québécois a dit non. Je ne doute pas que la mesure fine du risque donne à nos experts en santé publique des arguments pour tirer cette conclusion. Mais si nos enseignants se sentent plus en sécurité avec ces masques, pourquoi ne pas prendre en considération leur propre niveau d’angoisse ?

Puis il y a la troisième dose, désormais imposée aux personnes doublement vaccinées qui, puisqu’elles ont contracté Omicron et s’en sont sorties indemnes, n’en ont absolument pas besoin. Deux membres du Comité sur l’immunisation du Québec ont expliqué ne pas avoir recommandé la troisième dose dans ce cas. Le Dr Karl Weiss estime que les Québécois ainsi rétablis et immunisés par Omicron, et qui se comptent probablement en dizaines de milliers, devraient attendre trois mois avant de se faire repiquer. Mieux, il se pourrait que, dans l’intervalle, une nouvelle génération de vaccins prenant en compte ce nouveau variant fasse son apparition.

Rien n’y fait. La consigne est au contraire de prendre son troisième rendez-vous toutes affaires cessantes, même s’il est médicalement inutile. Pourquoi ? Parce que le passeport sanitaire devenant un passeport vaccinal, ce dernier ne sera bientôt valide que si les trois doses y sont enregistrées.

M’est avis que ces deux mauvaises idées — la taxe pour les non-vaccinés et la troisième dose obligatoire pour les rescapés de la COVID — ne passeront pas l’hiver. La commission parlementaire qui se penchera sur la taxe la rendra politiquement moribonde. Et sur la troisième dose, s’il est vrai que nous serons, fin février, dans une accalmie pandémique, la patience et la science pourront venir à bout de la tentation vilaine de l’emmerdement.

jflisee@ledevoir.com / Blogue : jflisee.org

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