La mission improbable de Mélanie Joly

Le premier ministre Justin Trudeau a pris un gros risque en nommant Mélanie Joly au poste de ministre des Affaires étrangères en octobre dernier. Six ans après sa déclaration selon laquelle le Canada était « de retour » — déclaration qui s’est avérée vide de sens —, personne ne s’attendait à ce que M. Trudeau décide soudainement de changer de cap en faisant du Canada un acteur important sur la scène internationale. Mais après la fin de la saga Meng Wanzhou et la libération des deux Michael, le gouvernement libéral se devait de relancer sa politique étrangère sur de nouvelles bases en intégrant les rudes leçons apprises ces dernières années. Rien ne prédestinait Mme Joly à une tâche aussi délicate.

La députée d’Ahuntsic-Cartierville jouit certes d’une relation de confiance avec son patron. Comme elle a piloté une réforme respectable de la Loi sur les langues officielles et coprésidé la campagne libérale nationale lors des dernières élections, on s’attendait à ce qu’elle obtienne une promotion. Mais son atterrissage aux Affaires étrangères a surpris presque tout le monde. Après le passage de quatre ministres en six ans — Stéphane Dion, Chrystia Freeland, François-Philippe Champagne et Marc Garneau —, la diplomatie canadienne avait envie d’un chef expérimenté ayant une volonté de faire entendre sa voix dans les forums internationaux.

Or, depuis son entrée en fonction, Mme Joly est restée plus que prudente dans ses déclarations publiques. Alors que les crises géopolitiques se multiplient — en Ukraine, au Kazakhstan, à Hong Kong, au Soudan, en Afghanistan —, elle se réfugie derrière des énoncés aussi timides qu’insipides. « Nous continuerons à travailler avec nos alliés pour désescalader les tensions et coordonner nos réponses afin de dissuader l’agression russe », s’est-elle contentée d’écrire, dans un gazouillis, à la suite de sa conversation cette semaine avec son homologue ukrainien, Dmytro Kuleba.

Certes, Mme Joly est encore en période d’apprentissage dans ses nouvelles fonctions. Et le Canada ne joue pas un rôle central dans les efforts actuels visant à résoudre l’impasse entre la Russie et l’OTAN concernant l’avenir de l’Ukraine. N’empêche que les débuts de Mme Joly comme ministre des Affaires étrangères n’ont rien pour faire taire les sceptiques.

Heureusement pour elle, Mme Joly a toujours une occasion en or de faire sa marque : la nouvelle stratégie indo-pacifique que M. Trudeau lui a demandé, dans sa lettre de mandat du 16 décembre dernier, d’élaborer. Il s’agit de tout un revirement de la part du gouvernement libéral, qui est arrivé au pouvoir avec la ferme intention de resserrer les relations sino-canadiennes et d’amorcer des négociations en vue d’établir un accord de libre-échange avec la Chine, un pays auquel M. Trudeau avait longtemps voué une admiration indéfectible. L’affaire Meng Wanzhou et l’emprisonnement en Chine des Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig ont tout changé. Les représailles chinoises imposées contre les exportations canadiennes de porc et de canola dans la foulée de l’arrestation de Mme Meng en 2018 ont souligné l’importance, pour le Canada, de diversifier ses relations commerciales avec les pays de l’Asie-Pacifique. Et les avancées du président Xi Jinping pour étendre la mainmise militaire de son pays dans la région ont souligné l’urgence pour le Canada et ses alliés de contrer la démarche.

Un premier pas concret en ce sens a été fait cette semaine avec l’annonce, par la ministre du Commerce international, Mary Ng, que le Canada allait entamer des discussions exploratoires sur un accord de promotion et de protection des investissements avec Taiwan. Ce type d’accord jetterait les bases d’une nouvelle relation entre le Canada et ce territoire indépendant que la Chine réclame toujours comme sien, et pourrait amener Taiwan à intégrer le Partenariat transpacifique, qui regroupe le Canada et 10 autres pays de l’Asie-Pacifique. Pékin s’oppose à tout contact « officiel » entre Taiwan et le Canada. Ce dernier devrait s’attendre à une forte réaction de la Chine s’il poursuit de telles négociations.

La détermination de Mme Joly à mener à terme la mission que lui a confiée M. Trudeau serait ainsi rudement mise à l’épreuve au cours des prochains mois. La stratégie indo-pacifique qu’elle prépare constitue une rupture avec le passé récent et suscitera l’ire de la Chine. Mais elle est devenue d’autant plus essentielle dans la foulée de l’affaire Meng. Si Mme Joly réussit à relever ce défi, ses visées sur la chefferie du Parti libéral pourraient un jour devenir réalité.

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