Le populisme chic

Est-ce François Legault qui suit les traces d’Emmanuel Macron ou Emmanuel Macron qui s’inspire de François Legault ? Alors qu’ils pratiquent chacun à leur manière une forme de populisme soft et qu’ils s’acheminent tous deux vers un important rendez-vous électoral, peut-être n’est-il pas surprenant qu’en ces temps d’exaspération populaire, ils ne répugnent pas à utiliser cette épidémie comme une arme politique.

C’est le choix qu’a fait Emmanuel Macron en lançant le 4 janvier dernier une petite bombe à fragmentation. Dans Le Parisien — qui n’avait pas manqué de faire relire l’entrevue avant publication —, il déclarait avoir « très envie » d’« emmerder » les non-vaccinés, et de le faire « jusqu’au bout ». S’agissant de ceux qui ne sont pas vaccinés, il affirmait qu’« un irresponsable n’est plus un citoyen ». Ici, ce n’est pas tant la vulgarité qui a choqué que le choix de faire campagne en faisant de ces cinq millions de Français les boucs émissaires de la catastrophe sanitaire.

Opposant au populisme chic du président français un populisme bonasse, François Legault ne fait pas autre chose. Il mise lui aussi sur l’exaspération certes parfois légitime d’une majorité de la population à l’égard d’une minorité d’irresponsables qu’il promet de mettre à l’amende en lui imposant une « contribution santé » supplémentaire. Lui aussi tente de tirer profit de l’exaspération populaire en désignant une partie de la population à la vindicte générale pour se faire le champion de 90 % des électeurs.

Étrangement, le premier ministre ne semble pas s’inquiéter du danger qu’il y a à transformer ainsi l’impôt en un instrument pour récompenser des bons et punir les méchants. À quand une « contribution » pour les fumeurs, ceux qui risquent leur vie en deltaplane ou qui ne suivent pas le guide alimentaire canadien ? En démocratie, c’est la loi qui est au fondement du contrat social et non pas les « envies » des uns et des autres. Pas même celles d’un président ou d’un premier ministre. Car, aux dernières nouvelles, les non-vaccinés n’avaient enfreint aucune loi !

Au lieu de multiplier les mesures vexatoires à l’égard d’une population qui n’a rien fait d’illégal, le vrai courage politique ne consisterait-il pas, à défaut de mieux, d’imposer la vaccination obligatoire des plus de 50 ans comme vient de le faire l’Italie ? Cela aurait au moins l’avantage de la logique et permettrait peut-être d’abandonner l’illusion du « zéro COVID » aujourd’hui dérisoire. « Vaccinez les vieux, laissez vivre les jeunes ! » dit l’épidémiologiste Martin Blachier, selon qui il est impératif d’apprendre à vivre avec ce virus.

Cette rhétorique qui diabolise les « antivax » est d’autant plus stérile que les rares enquêtes françaises sur les non-vaccinés montrent que seule une minorité d’entre eux est véritablement opposée aux vaccins. Ils vivent généralement en périphérie et sont souvent isolés. Retraités ou chômeurs, ces gens ne vont ni au restaurant ni au cinéma. Ils n’ont donc pas été touchés par l’imposition du passeport sanitaire. Avant de recourir à la loi, peut-être faudrait-il tout simplement tenter de les toucher par des démarches de proximité. La France dispose pour cela d’un extraordinaire réseau de médecins de famille dont elle ne s’est pas vraiment servie.

Reconnaissons néanmoins que, sur le plan politique, l’attitude qui consiste à se faire l’écho de la « grogne » populaire (comme dit François Legault) risque d’être payante à court terme. En France, on soupçonne Emmanuel Macron d’avoir décidé de faire campagne sur la COVID au détriment des grandes questions qui déchirent le pays comme l’immigration, la sécurité et le rôle de l’État. Des questions sur lesquelles il a d’ailleurs souvent fait l’impasse depuis cinq ans.

Ce choix est néanmoins risqué.

Cette « envie d’emmerder » pourrait être la phrase de trop pour un président identifié aux gagnants de la mondialisation et qui a multiplié les propos méprisants à l’égard des « gens qui ne sont rien » et qui devraient « se payer un costard ».

Lors de catastrophes naturelles, les électeurs ont beau avoir tendance à favoriser la reconduction de leurs dirigeants, une épidémie n’est pas une inondation. Emmanuel Macron court ainsi le risque de mettre sa campagne à la remorque d’un virus totalement imprévisible. Jeudi, les enseignants français soutenus par les parents ont spontanément fait grève pour protester contre l’imposition de mesures sanitaires souvent décrétées à moins de 24 heures d’avis. Et cela, même si la population se félicite d’un gouvernement qui a pris soin de garder les écoles ouvertes.

La politique sanitaire demeure importante, mais elle ne saurait résumer à elle seule les défis qui attendent la France dans les cinq prochaines années. En 2017, les Français étaient sortis de la présidentielle avec le sentiment d’avoir été floués. Les enquêtes judiciaires engagées à l’improviste en fin de campagne contre le favori François Fillon avaient chamboulé l’élection, relégué à la marge les questions régaliennes et ouvert la porte à celui que personne n’attendait : Emmanuel Macron. Il ne faudrait pas qu’à l’occasion de cette épidémie, l’histoire se répète.

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