Les responsables ont toujours tort

D’un côté, l’urgence, les débordements, le délestage, du personnel médical exténué; de l’autre, une société sur pause, à cran, tapie dans sa tanière.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir D’un côté, l’urgence, les débordements, le délestage, du personnel médical exténué; de l’autre, une société sur pause, à cran, tapie dans sa tanière.

L’année commence à peine et nous en sommes déjà à faire les comptes dans une atmosphère de panique et d’incrédulité pour les uns, de lassitude et d’exaspération pour les autres. Le point de rupture approche, a prévenu le ministre de la Santé, Christian Dubé. C’est le bon Dr Arruda qui quitte les « commandes » du bateau (retenez le mot « hospitalo-centré ») pour toutes sortes de raisons qui ne changeront rien à ce système de santé reposant en grande partie sur la déresponsabilisation du patient et les libertés individuelles soutenues par un filet de sécurité collectif.

Le bouc émissaire assure la cohésion du groupe. Le Dr Arruda va commodément donner une pause aux ostrogoths et aux non-vaccinés. Le suppositoire « contribution santé », apparu cette semaine, est un drapeau rouge devant un taureau furieux, une population en rogne.

Nous devons apprendre de cette pandémie et en sortir mieux préparés et outillés pour affronter de possibles variants plus létaux ou une nouvelle pandémie

 

La Santé publique n’existait pas il y a deux ans dans le radar de la CAQ. 2,8 % du budget de la Santé, c’est quoi, alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande au moins 5 % ? François Legault a rencontré le directeur national de santé publique, le bon Horacio, le lundi 9 mars 2020, pour la toute première fois. Le 13 mars, c’était l’état d’urgence sanitaire sur tout le territoire. Le Dr Arruda était en poste depuis 2012, le premier ministre depuis 2018, et une pandémie était aussi probable que le retour des Expos dans leur esprit, alors que de nombreux scientifiques bramaient dans le vide depuis des années. Si vous avez vu le film Don’t Look Up, vous faites le lien. Le déni a bon dos. La stupidité et la surdité de l’espèce sont à considérer.

Pour revenir à la crise qui brime nos droits individuels, notre système de santé hospitalo-centré n’est pas conçu pour gérer une pandémie. Un gestionnaire d’opérations humanitaires d’urgence le relevait dans nos pages la semaine dernière (bit.ly/3zT3KKj). Cyril Stein proposait des centres de soins destinés aux patients COVID, déployés par l’armée, comme cela s’est notamment fait en Chine, aux États-Unis, en Thaïlande et au Maroc, pour éviter les délestages hospitaliers et « donner une chance au staf ».

Le bordel hospitalo-centriste

 

La pédiatre Joanne Liu a mentionné récemment en entrevue que ses patins étaient déjà aiguisés pour remplacer le Dr Arruda ou aider le gouvernement, mais on la jugeait déjà « incontrôlable » en 2020, selon ce que rapportait Sophie Langlois à Radio-Canada. On semble lui avoir préféré un homme de confiance. On peut bien vacciner à tour de bras, il reste que le Québec est sur pause à cause d’un système dont les urgences inhospitalières craquaient déjà sous l’effet d’une simple grippe en janvier bien avant 2020. Nous en sommes à parquer des vieillards dans des hôtels en appelant les aidants naturels… à l’aide, à dire aux symptomatiques de rester chez eux faute de tests rapides,à exiger des parents qu’ils jouent aux profs et des profs qu’ils singent les youtubeurs. Est-ce que Denys Arcand prend des notes pour son prochain Déclin ?

Les employés d’hôpitaux au sens large (techniciens, orthophonistes, ergothérapeutes, etc.) sont recrutés pour devenir vaccinateurs. On sort les oranges pour s’exercer au lancer du dard, m’a expliqué le paramédical qui m’a piquée cette semaine. On demande à certains employés en pédiatrie de classer des dossiers de la DPJ pour prioriser les cas ou d’aller changer des draps dans les centres pour itinérants qui craquent sous la pression. Une « source » travaillant dans le système hospitalier me racontait que ses collègues font des quarts de nuit dans d’autres unités en plus de leur boulot régulier de jour.

Notre vision hospitalo-centrée n’a pas favorisé le maintien à domicile et s’est contrefoutue de la santé publique (prévention, éducation, responsabilisation) en lui coupant les vivres régulièrement. « Le programme de santé publique a été le programme dans lequel le gouvernement a le moins investi relativement aux autres programmes au cours des 15 dernières années », indiquait le CIRANO en 2021 (bit.ly/3ffJ9X0). Il était très rafraîchissant d’entendre le Dr Arruda et le ministre Dubé parler de responsabilisation et d’autogestion avant Noël alors qu’on a habitué toute une population à s’en remettre aux docteurs et aux « pelules » en matière de santé. D’ailleurs, depuis les vaccins, on ne parle plus guère de comorbidités, comme si elles avaient magiquement disparu. Les maladies chroniques, ce sont la brioche et le beurre des docteurs. Et l’encombrement des lits aussi.

Des sans-dessein responsables

 

Le mot « responsable » est à double sens : c’est celui à qui la faute est imputable et celui qui répond de ses actes. Bref, coupable et non-coupable. Justin Trudeau évoque le mot « sans-dessein » au sujet des influenceurs en goguette, Emmanuel Macron, en France, celui de « non-citoyens » pour les non-vaccinés (parlons peut-être de ses con-citoyens qui planquent leur fric aux Bahamas ou en Suisse). Les coupables sont désignés. Néanmoins, il faudra peut-être revoir notre façon de faire, comme l’a suggéré cette semaine la rédactrice en chef du Devoir, Marie-Andrée Chouinard, dans un éditorial : « Pour quelques centaines de lits dans le système hospitalier, le Québec est complètement paralysé, et ce, malgré des taux de vaccination spectaculaires » (bit.ly/3HX3RY3).

J’ai écouté l’entrevue qu’a donnée l’épidémiologiste et médecin en santé publique Alice Desbiolles à l’antenne d’Europe 1 la semaine dernière, en France. Même si les Français subissent des mesures beaucoup moins sévères que les nôtres, elle met en garde la Santé publique contre la tentation de tomber dans le champ de la morale plutôt que dans celui de l’éthique. « Les seuls coupables, ce sont les facteurs qui ont contribué à l’émergence et à la diffusion de cet agent infectieux à l’échelle de la planète. »

Le coût des pandémies est 100 fois supérieur au coût estimé de leur prévention

 

La médecin mentionne un rapport de l’IPBES, Échapper à l’ère des pandémies, et prévient qu’il faudra un changement de paradigmes complet pour la suite des choses. « La réanimation n’a pas le monopole du manque de lits, du manque de soignants. La réanimation n’a pas le monopole de la souffrance, malheureusement. La santé est quelque chose de beaucoup plus global », dit-elle en faisant référence aux soins intensifs et en évoquant notamment la santé mentale et le sort des enfants.

Autrement dit, si nous persistons sur cette voie, les conséquences seront bien plus graves pour l’ensemble de la population, à 90 % vaccinée, mais à 110 % écœurée.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | Le suicide du TJ ?

« Dans vos chansons, vous parlez aussi beaucoup de solitude ; est-ce que la musique vous a aidé à vous en libérer ? » C’est à cette question de la présentatrice Anne-Claire Coudray que le chanteur Stromae a répondu en chantant L’enfer, sur ses pensées suicidaires, dimanche dernier. Sur le coup, j’ai été saisie d’incrédulité, puis happée par les paroles. Elles m’ont fait du bien. D’une part, parce que la seule fois où mon père m’a répondu « Non, ça ne va pas », je ne l’ai plus jamais revu ; d’autre part, parce que cette pandémie nous aura tous fragilisés et que ces mots nous rejoignent dans des zones hypersensibles. À quoi bon poursuivre ? Par contre, pour le véhicule retenu, je ne suis pas certaine que ça va donner beaucoup de crédibilité aux journalistes télé pour la suite. Stromae a non seulement volé le show, fait un coup de pub payant, mais il a aussi modifié les règles du jeu. J’ai hâte d’entendre Ginette Reno chanter Un peu plus haut à Patrice Roy lorsqu’il lui demandera si elle compte revenir sur la glace. bit.ly/335Bpod


Aimé le franc-parler de l’épidémiologiste et médecin en santé publique Alice Desbiolles. Elle parlait au micro de Sonia Mabrouk à Europe 1 la semaine dernière. bit.ly/3rbo8T0
Le rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) soulève l’urgence de s’attaquer aux facteurs de risques pandémiques, soit la perte de biodiversité, la déforestation, les élevages industriels. bit.ly/3tmdWtr

Noté le vocabulaire recherché des manifestants contre le passeport vaccinal en France au début du mois. Le journaliste Paul Larrouturou est allé les rencontrer et mériterait un prix Nobel de la paix (à 4 : 7 de la vidéo) : bit.ly/3FqnF4m



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