Les doux repères de la télé

Les Québécois perdent leurs repères. Même la populaire télésérie radio-canadienne District 31 écrite par Luc Dionne trouvera son dénouement en avril. Ça se conçoit. Un scénariste se lasse de puiser au même vivier durant six ans, celui-ci fût-il trépidant, peuplé de policiers et de voyous, nourri de soubresauts et suivi par une marée de spectateurs enthousiastes. Il n’existe plus beaucoup de rendez-vous collectifs aujourd’hui. La fin d’une série phare de qualité sera vécue comme un deuil dans l’imaginaire québécois.

Chez nous, le petit écran demeure, grâce à la barrière de la langue en Amérique du Nord et malgré l’immense concurrence de divers supports numériques, un des derniers bastions des communions collectives. Les records d’audience du dernier Bye Bye en témoignent. Remarquez, bien des jeunes y consomment surtout des émissions de téléréalité, qui attirent des adultes à leur tour. Elles nous semblent désolantes, ces bulles de vide où les participants n’ont rien à dire. Sorte de maelström venu aspirer les spectateurs par les pieds. Le public se sent à bout de souffle, c’est sûr. Quand même, toutes ces abdications collectives furent amorcées des années avant la pandémie. Reste ce danger certain de s’abrutir en rond. Rien pour offrir des legs très forts aux générations qui montent. Mais, bien entendu, c’est toujours la faute des autres lorsqu’il y a relâche en la demeure.

Alors, quand les anciens participants d’Occupation double et de L’île de l’Amour, aux côtés d’influenceurs du Web déchaînés, font la java dans un avion nolisé sous le règne d’Omicron, on les toise comme les ostrogoths dépeints par Trudeau, barbares venus d’ailleurs, mais surtout pas d’ici. Pourtant, l’air du temps, le laxisme en éducation et la hargne des médias sociaux ont soufflé leur haleine sur ces enfants rois, riches et irresponsables, qu’on dénonce aujourd’hui pour éviter de creuser les sources du problème. La télé aussi a soufflé fort, qui vise en général moins l’excellence que le divertissement au rabais, dans la lutte éperdue des chaînes aux cotes d’écoute. On sert aux gens ce qu’ils aiment, sur les réseaux d’État comme ailleurs. Ou ils aiment ce qu’on leur sert. Un peu des deux. Le serpent s’y mord la queue.

Le petit écran, ici et là plus inspiré, produit beaucoup de blabla et de vent. Sans compter que le français s’y appauvrit d’une année à l’autre. Comme si le désir d’un effort collectif pour améliorer la langue commune n’était plus un défi, sauf dans les beaux discours que chacun se sert à soi-même. Ça donne envie de clore le bec à la télé plus souvent qu’à son tour, par-delà deux reportages, quelques émissions d’information et d’analyse, des films par-ci par-là. Pour plusieurs, une série phare en fin de parcours.

En temps de pandémie, la nourriture culturelle et sociale est plus abondante au petit écran qu’ailleurs. Forcément, puisque les salles de cinéma et de spectacle sont fermées tout autant que les gyms. Les points de presse des autorités s’y imposent de facto comme de nouveaux rendez-vous incontournables. La fiction dystopique et le réel se font écho dans ces allocutions des politiciens à leur peuple : délestage hospitalier, injections à tour de bras dans des espaces sanitaires champignons, couvre-feu, démission d’Horacio Arruda, taxe santé aux non-vaccinés, masques N95 offrant aux humains des becs de canard, mais une protection accrue contre les funestes particules lâchées au vent. Qui eût imaginé ces improbables scénarios deux ans plus tôt ? Des épisodes bien plus tumultueux que dans District 31. Que ferions-nous sans la télé pour mieux suivre ça, je vous le demande ? Le reste du temps, on a pu s’y enfiler les pubs du gouvernement du Québec, qui monopolisaient également les ondes en concurrençant la culture du rire.

Car l’humour demeure le monarque absolu sur les scènes et au petit écran, souvent épais, hélas ! dans plusieurs émissions d’affaires publiques aussi. On n’en finit plus de rire au foyer, même quand la blague lancée par un animateur et un invité n’est pas si drôle. Plutôt nulle, réflexion faite, mais sur le coup, ça détend, ça console. Devant sa télé, le public rigole à qui mieux mieux afin de ne pas trop penser. Ni de trop apprendre, car l’exercice réclame un effort surhumain, semble-t-il.

L’humour, secteur culturel où la langue française est la plus maltraitée, est un puissant défouloir collectif. Comme une façon commode de s’aveugler en chœur sans prendre en main l’avenir fragile de sa société et sans se demander de quel nid sont sortis les enfants de la télé. On rit… Mais avec des frissons au fond du gorgoton. « Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore, écrivait Émile Nelligan dans son poème La romance du vin. Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots ! »

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