Aimer Molière

Aujourd’hui même, ou peut-être hier ou demain, la date précise est contestée, Molière fête le 400e anniversaire de sa naissance. Il est bien que le plus grand dramaturge de langue française de l’histoire soit immortel puisque, si je le vénère aujourd’hui, j’ai mis du temps à l’aimer.

À vingt ans, déjà épris de littérature, je regardais Molière de loin, le considérant, sans le connaître, comme un écrivain du passé, dépassé, tout juste bon à servir de fleur à la boutonnière aux pédants qui accumulent du capital culturel pour fonder leur distinction sociale. Comme monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir, je faisais du Bourdieu pour les pauvres en toute ignorance.

Quand, au cégep et à l’université, en lettres, on me chantait la grandeur de Molière — ce qui n’arrivait pas si souvent, d’ailleurs, quand j’y repense —, je n’y voyais que snobisme. Je refusais de perdre mon temps à lire ce vieil écrivain mort et son théâtre, en vers, ma chère.

Je n’ai plus souvenir du déclic qui a changé mon regard sur lui. Est-ce ma lecture, en 1999, du chapitre que Jean d’Ormesson lui consacre dans Une autre histoire de la littérature française ? Peut-être. Le plaidoyer de l’académicien, en tout cas, convainc. Molière, écrit-il, a révolutionné le théâtre en élevant la comédie à la dignité de la tragédie, il s’impose comme « le plus grand poète comique de tous les temps » et « la vivacité et le mouvement, le charme aussi, et la vie, lui appartiennent en propre ». Ça donne le goût.

Ma conversion définitive remonte-t-elle plutôt à l’été 2006, date à laquelle j’ai été ébloui par une représentation du Dépit amoureux (1656), une des premières comédies de Molière, donnée en plein air, près de Joliette, par l’époustouflante troupe du théâtre Advienne que pourra? Le premier moment a probablement nourri le second puisque, dans la critique de la pièce que je signais alors dans Le Devoir, je citais d’Ormesson.

Toujours est-il que, depuis, Molière est devenu un de mes écrivains fétiches. Je sais, maintenant, que cet auteur, que j’imaginais momifié et enterré pour toujours avec poudre et perruque, incarne, aujourd’hui encore, la vigueur éternelle du génie littéraire de langue française. Molière a 400 ans, et c’est mon ami.

« Ce que j’avais cru jusque-là superficiel ou farce, et qu’on joue souvent tel, écrivait André Comte-Sponville en 2000 au sujet du Bourgeois gentilhomme (1670), prenait sa véritable profondeur, qui est celle de l’humanité, en même temps que sa drôlerie maximale, qui est celle de nos ridicules. Un divertissement ? C’en est un, mais qui rend plus intelligent et plus heureux. »

Le commentaire s’applique à toute l’œuvre de Molière : elle amuse, toujours — après nombre de lectures, je continue de me tordre de rire quand Géronte, dans Les fourberies de Scapin (1671), enchaîne les « mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » —, mais, ajoute le philosophe, c’est pour nous rendre « plus lucides, plus libres, plus gais ».

Molière, en effet, ne vieillit pas. Sa critique de la présomption de l’institution médicale fait mouche comme si elle avait été rédigée hier. Dans Le médecin malgré lui (1666), Sganarelle, forcé de jouer les toubibs à son corps défendant, prend rapidement goût à l’imposture. Après avoir expliqué vaseusement à un père dont la fille est muette que cela est attribuable à « l’empêchement de l’action de sa langue », Sganarelle doit se justifier d’avoir situé, par erreur, le cœur à droite et le foie à gauche, contrairement à l’usage.

En bon Monsieur je-sais-tout, il ne se démonte pas. « Oui, réplique-t-il, cela était autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d’une méthode toute nouvelle. » Devant autant de science, le père s’incline et demande pardon de son ignorance. L’avantage avec la médecine, conclut Sganarelle, c’est que la faute revient toujours à celui qui meurt.

Dans la même pièce, l’accent des « sarviteurs », qui parlent de « paroquets », de « libarté » et d’« amiquié », me fait me sentir chez nous.

Si Molière a 400 ans, ses Femmes savantes (1672), pièce créée un an avant sa mort, fêtent leur 350e anniversaire. Le génie guilleret s’y exprime dans toutes les répliques, versifiées avec une épatante élégance. Ne croyez pas la rumeur qui voit de la misogynie dans cette pièce où des précieuses se couvrent de ridicule. Les messieurs, dans cette affaire, ne s’en sortent pas mieux, et ce sont le snobisme et la cuistrerie, qui n’ont ni âge ni sexe précis, que brocarde Molière. Clitandre, le jeune et sage amant, résume l’essentiel : la science et l’esprit, explique-t-il, « sont choses de soi qui sont belles et bonnes », mais les péteux de broue en usent à mauvais escient.

J’ai eu la sottise de croire que Molière était du côté des pédants. Impudent, il les démasque pourtant depuis 400 ans.

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