Pénurie de lithium

Masques, vaccins, médicaments, semi-conducteurs… La pandémie est venue étaler des dommages collatéraux de la mondialisation et de la délocalisation des activités de production sur la souveraineté économique et sanitaire. Le réchauffement climatique en rajoute avec une transition énergétique se heurtant à cet enjeu d’autosuffisance.

En 2030, l’Europe ne produira pas plus que l’équivalent de 30 % de ses besoins en minerais stratégiques pour les batteries électriques de la transition énergétique, tels que lithium, le cobalt ou le nickel, a conclu l’industriel français Philippe Varin, auteur du rapport sur la « sécurisation de l’approvisionnement en matières premières minérales » remis lundi au gouvernement français.

La transition énergétique, le déploiement des technologies bas carbone et l’électrification des transports à grande échelle vont inexorablement entraîner une explosion de la demande pour certains minéraux, a indiqué l’Agence internationale de l’énergie (AIE) dans son rapport publié le 5 mai 2021. Uniquement pour les voitures de particuliers, au moins 130 millions de véhicules électriques devraient circuler dans le monde d’ici la fin de la décennie, contre 11 millions actuellement, selon les projections de l’Agence. Si l’on admet que la construction d’une voiture électrique ordinaire nécessite six fois plus de minéraux qu’une voiture à moteur à combustion interneet que la construction d’un parc éolien sur terre engage neuf fois plus de ressources qu’une centrale au gaz…

Globalement, la demande mondiale en métaux devrait passer de 8 à 20 milliards de tonnes d’ici 2060, selon les prévisions de l’OCDE. Plus spécifiquement et plus près de nous, l’AIE prévoit que la demande mondiale de nickel et de cobalt liée à la transition énergétique pourrait être multipliée par 20 et celle de lithium, par plus de 40 d’ici 2040.

Le site spécialisé Connaissance des énergies retient que la part de la demande mondiale venant des technologies bas carbone, marginale il y a cinq ans, dépassera les 40 % pour les terres rares et le cuivre à l’horizon 2040 (contre 24 % en 2020). Elle avoisinerait les 60 à 70 % pour le nickel et le cobalt (contre respectivement 8 % et 15 % en 2020) et atteindrait les 90 % pour le lithium (contre 29 % en 2020).

« Les chiffres montrent un décalage imminent entre des ambitions climatiques mondiales accrues et la disponibilité de minerais critiques indispensables pour concrétiser ces ambitions », avertit le directeur exécutif de l’AIE, Fatih Birol. Il souligne que de nombreux défis se posent ainsi en matière d’approvisionnement : « concentration géographique, délais pour mettre en œuvre de nouvelles productions minières, qualité déclinante des ressources dans certaines régions, impacts environnementaux et sociaux [des mines]… », lit-on dans un texte de l’Agence France-Presse.

Le rapport de Philippe Varin ajoute que la Chine a pris 20 ans d’avance « sur le contrôle de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en minéraux et métaux stratégiques afin de sortir de la dépendance aux énergies fossiles », évoquant un risque de pénurie de matériaux critiques pour les chaînes de production locale.

Domination chinoise

 

Outre la domination chinoise dans le traitement des minéraux entrant dans la construction des infrastructures consacrées aux énergies alternatives et aux véhicules électriques, l’analyste géopolitique Angelo Katsoras, de la Banque Nationale, a illustré cette omniprésence de l’empire du Milieu également dans leur exploitation minière. « Les entreprises chinoises ont un contrôle considérable sur l’exploitation minière de ces minéraux, même si les réserves se trouvent en grande partie dans d’autres pays. » Il donne l’exemple du cobalt. « La production de cobalt de la Chine et des États-Unis est pour ainsi dire nulle. La République démocratique du Congo compte aujourd’hui pour plus de 70 % de l’approvisionnement mondial. La Chine contrôle environ la moitié de la production de ce pays. »

Et celui du lithium. « La Chine ne produit qu’environ 9 % du lithium mondial (contre 1 % à 2 % pour les États-Unis), mais elle a acquis des participations importantes dans des entreprises locales ou des exploitations minières dans les principaux États producteurs. » De plus, la Chine représente ou contrôle encore 60 % de la production mondiale de terres rares.

Recyclage et chimie alternative

 

Ce portrait, en apparence sombre, a toutefois ceci d’intéressant qu’il ouvre la porte à des politiques internationales de normalisation environnementale des pratiques d’exploitation minière, encore dénoncées par les collectivités locales pour leur impact sur la déforestation, la destruction d’écosystèmes, la pollution de l’air et la contamination de l’eau.

Il vient aussi remettre l’accent sur le recyclage. Dans son document de réflexion Métamorphose, le cabinet Mercer Canada suggérait d’ailleurs aux investisseurs institutionnels de s’orienter davantage vers les entreprises ou les industries consacrées au recyclage de ces métaux et matériaux dans une optique d’économie circulaire orientée vers le recyclage et la réutilisation. Cette priorisation est d’autant plus encouragée que la conjoncture pousse vers un resserrement réglementaire et une taxation accrue du carbone et des gaz à effet de serre.

Pour les batteries propulsant les véhicules électriques, ce portrait n’est pas sans masquer l’essor de nouvelles combinaisons chimiques venant élargir le spectre des métaux et minéraux requis. Et l’expérimentation d’une dizaine de technologies alternatives, réelles et potentielles.

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